« La Chine a-t-elle déjà dépassé les États-Unis en termes de puissance économique globale ? Peut-être pas.
Bien que le PIB de la Chine, aux prix de marché et aux taux de change, soit encore bien inférieur à celui des États-Unis, l’inverse est vrai si l’on calcule aux prix en parité de pouvoir d’achat (PPA) internationale (à l’aide des Penn World Tables récemment mises à jour). Et la Chine a connu une croissance bien plus rapide.
Cependant, si l’objectif est de comparer la puissance économique nationale (plutôt que le niveau de vie), le chiffre en PPA surestime sans doute la puissance des pays à faible revenu. Un simple ajustement, lié à l'effet Balassa-Samuelson [1964], suggère que la Chine pourrait encore accuser un léger retard sur les États-Unis.
La population chinoise est bien plus importante que celle des États-Unis, mais son niveau de vie moyen reste nettement inférieur. Le PIB, qui combine population et production moyenne, est souvent cité dans les comparaisons courantes ou journalistiques comme une mesure synthétique pratique de la puissance économique nationale globale. Bien sûr, la puissance revêt de multiples dimensions : politique, militaire, technologique, etc. Mais même en considérant le PIB comme seul indicateur, il y a différentes manières de l'utiliser pour effectuer une comparaison.
Si la comparaison est faite aux prix et taux de change du marché, les États-Unis restent largement en tête. Selon cette mesure, le PIB chinois n'atteignait que 77 % du PIB américain en 2021 et est en baisse depuis (voir la courbe bleue dans le graphique ci-dessous).
Mais peu d’économistes recommanderaient l'utilisation des prix de marché et des taux de change pour les comparaisons internationales des comptes nationaux, leur préférant les PPA. Les calculs en PPA, effectués depuis longtemps pour la Penn World Table (PWT) à partir d’un large échantillon de pays, appliquent des prix internationaux communs, appariés à la qualité, aux différents biens et services qui composent le PIB [Feenstra et al., 2015]. Ils sont utiles, notamment parce qu'ils permettent d'éliminer l'effet de distorsion des fluctuations transitoires des taux de change (cf. Honohan [2020]).
La nouvelle version (11.0) des PWT, récemment publiée, fournit une estimation actualisée et révisée de la production dans différents pays, évaluée en PPA. Ces calculs en PPA constituent la référence absolue pour les comparaisons internationales des niveaux de vie moyens. Le PIB par habitant de la Chine représente moins de 30 % de celui des États-Unis. Cependant, avec sa population bien plus importante, le PIB total de la Chine dépasse celui des États-Unis depuis 2016. Ce phénomène est illustré par la courbe rouge du graphique ci-dessus. En 2023 (dernière date prise en compte par les PWT 11.0), le PIB chinois représentait plus de 124 % de celui des États-Unis.
Il est utile de noter que si l'on considère la puissance économique nationale comme incluant la capacité d'un pays à rivaliser avec les autres sur une gamme de produits, et non seulement sur ceux pour lesquels il est relativement productif, la PPA tend probablement à surestimer les atouts des pays à faible revenu dans cette dimension. L'effet Balassa-Samuelson [1964], caractérisé par des niveaux de prix moyens plus bas dans les pays à faible revenu, est un symptôme de cette tendance.
La principale hypothèse expliquant l'effet Balassa-Samuelson est que les pays à faible revenu sont relativement moins efficaces dans la production de biens manufacturés échangeables de haute technologie. De ce fait, ces biens sont moins présents dans le PIB de ces pays et relativement plus chers que les biens et services de basse technologie (par exemple, les iPhones comparés aux coupes de cheveux).
Comme le modèle de production d'un pays à faible revenu tend à refléter les secteurs dans lesquels il est efficace, malgré des prix relatifs plus bas, appliquer à ces biens des prix relatifs internationaux (en PPA) plus élevés augmente le PIB apparent du pays à faible revenu. Et plus ces prix sont élevés, moins l'économie est efficace.
Si, en revanche, deux pays produisaient des biens et services dans les mêmes proportions, le ratio du PIB du pays à faible revenu sur celui du pays à revenu élevé serait bien inférieur […]. L’inefficience relative du pays à faible revenu serait donc plus flagrante. On peut affirmer que cela constituerait une meilleure mesure de la puissance économique relative.
De plus, la capacité d'un pays à produire des biens manufacturés et services échangeables de haute technologie est plus susceptible de contribuer à sa puissance économique que sa capacité (compte tenu des possibilités de production disponibles) à produire des biens et services non échangeables. Si une politique gouvernementale visait un tel objectif, il faudrait vraisemblablement privilégier la production de biens échangeables, malgré le coût élevé qu’il y a à le faire. Bien que le prix relativement bas des biens non échangeables contribue à améliorer l'accessibilité et le niveau de vie, ces prix bas et la production plus élevée qui en résultent sont le signe d’une faiblesse.
Ces considérations suggèrent que, si l'on utilise le PIB comme indicateur de la puissance économique agrégée d'un pays, une certaine décote est nécessaire par rapport aux calculs en PPA afin d'éviter de surestimer la puissance économique des pays à faible revenu. Une procédure simple consiste à ajuster le PIB en PPA de chaque pays en soustrayant l'effet Balassa-Samuelson moyen estimé à partir d'une régression inter-pays.
C'est ainsi que la courbe orange du graphique a été calculée pour la Chine. Notez que, malgré la correction de l'effet Balassa-Samuelson, la valeur ajustée reste nettement supérieure à la courbe bleue (représentant le PIB aux prix et taux de change du marché). Cependant, elle est sensiblement inférieure au PIB en PPA non ajusté et suggère que la puissance économique globale de la Chine n'aurait peut-être représenté que 91 % de celle des États-Unis en 2023.
Si l'effet Balassa-Samuelson résulte en partie de facteurs autres que les écarts de productivité, cet ajustement pourrait être excessif.
Et cela pourrait être particulièrement vrai pour la Chine. Après tout, plusieurs pans importants de l'économie chinoise sont technologiquement très avancés. Mais de larges pans de cette économie restent relativement peu technologiques et le niveau moyen des prix en Chine est bien inférieur à celui des États-Unis. Bien que le modèle simplifié à deux secteurs esquissé ici ne rende manifestement pas justice à la complexité de la Chine actuelle, l'argument de Balassa-Samuelson demeure plausible.
Certes, la Chine continue de croître à un rythme plus rapide et rattrape son retard en termes de niveau de vie moyen par rapport aux autres grandes économies avancées et l'ampleur de l’ajustement diminue à mesure que ce processus se poursuit. Le fait que, selon cette mesure globale de la puissance économique, la Chine n'ait pas encore dépassé les États-Unis n'est peut-être qu'une simple curiosité.
Néanmoins, si l'on souhaite utiliser le PIB comme un indicateur grossier de la puissance économique d'un pays, il semble imprudent d'ignorer les importantes implications quantitatives de l'explication par la productivité, que ce soit pour la Chine ou pour d'autres pays. »
Patrick Honohan, « China vs. the US: Which GDP is bigger? », PIIE, Realtime Economics, 18 décembre 2025. Traduit par Martin Anota
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