jeudi 11 décembre 2025

Les bulles seraient-elles en fait bonnes pour l'économie ?

« La psychiatre suisse Elisabeth Kübler-Ross a suggéré qu’il y a cinq étapes dans le deuil, mais plus personne n’a la capacité de concentration nécessaire pour ça. On est passé directement de la première étape, le déni ("il n'y a pas de bulle autour de l’IA !") à la cinquième, l'acceptation ("l'IA est une bulle et les bulles sont géniales !").

L'hypothèse selon laquelle "les bulles sont bonnes" a été avancée aussi bien dans des livres de vulgarisation que dans des ouvrages académiques, mais il était difficile de l'ignorer lorsque Jeff Bezos, l'un des hommes les plus riches du monde, a cherché à établir une distinction entre les bulles financières (néfastes) et les bulles industrielles (moins néfastes, voire bénéfiques). Après tout, Bezos a bâti l'une des plus grandes entreprises du vingt-et-unième siècle, Amazon, en pleine bulle spéculative qui a ridiculisé des entreprises contemporaines comme Webvan et Pets.com.

Il y a une théorie solide derrière l'idée que les frénésies d'investissement sont bénéfiques pour la société dans son ensemble : sans frénésie, rien n'est fait par crainte que les meilleures idées ne soient copiées.

Les entrepreneurs et inventeurs qui prennent des risques se retrouveront bientôt face à d'autres entrepreneurs et inventeurs concurrents et la plupart des bénéfices iront non pas à ces entrepreneurs, mais à leurs clients.

(Cette dynamique porte le nom charmant de "sophisme de l'alchimiste". Si quelqu'un découvre comment transformer le plomb en or, très vite tout le monde saura comment faire, et quelle sera alors la valeur de l'or ?)

L'économiste et prix Nobel d’économie William Nordhaus a une fois tenté d'estimer quelle part de la valeur des nouvelles idées revenait aux entreprises qui les possédaient et quelle part allait à tous les autres (essentiellement les consommateurs). Il a conclu que la réponse (dans le cas des États-Unis, entre 1948 et 2001) était de 3,7 % pour les entreprises innovantes et de 96,3 % pour tous les autres. Autrement dit, les retombées positives étaient 26 fois supérieures aux profits privés.

Si les bénéfices tirés de l'IA sont répartis de la même façon, une grande partie des investissements dans l'IA pourrait être socialement bénéfique tout en constituant des paris catastrophiques pour les investisseurs.

Le parallèle historique qui est régulièrement évoqué est celui de la bulle spéculative dans les chemins de fer. En voici le résumé : dans les années 1840, les investisseurs britanniques s’enthousiasmèrent pour les chemins de fer, le cours des actions s’envola à des niveaux délirants, certains investisseurs perdirent tout, mais finalement, devinez quoi ? Nous avons eu les chemins de fer ! Ou, comme l’écrivait l’historien victorien John Francis, "ce ne sont pas les promoteurs, mais les opposants aux chemins de fer qui sont les fous".

Dit ainsi, cela ne paraît pas si mal. Mais peut-on vraiment dire les choses ainsi ? J’ai contacté des historiens spécialistes des bulles : William Quinn et John D. Turner, auteurs de Boom and Bust: A Global History of Financial Bubbles, et Andrew Odlyzko, un mathématicien qui a également mené des recherches approfondies sur la frénésie ferroviaire. Ils étaient moins positifs.

"Le financement des chemins de fer via une bulle, plutôt que via une planification centralisée (comme cela a été le cas dans une grande partie de l'Europe), a laissé la Grande-Bretagne avec un réseau ferroviaire très mal conçu", dit Quinn. "Cela a engendré des problèmes qui perdurent encore aujourd'hui."

Cela fait sens. Il y a plusieurs définitions possibles d'une bulle, mais les deux plus simples sont soit la déconnexion du prix des actifs financiers avec leur valeur fondamentale, soit des investissements réalisés sous l'influence de la psychologie des foules, des foules craignant de manquer une opportunité ou espérant refiler leurs mises à des pigeons encore plus naïfs. Dans les deux cas, comment imaginer que les investissements réalisés dans un tel contexte puissent être socialement désirables ?

Ou, comme le disait l'Edinburgh Review, "il n'y a quasiment aucune ligne praticable entre deux lieux importants, aussi éloignés soient-ils, qui n'ait été occupée par une compagnie. Fréquemment, deux, trois ou quatre lignes rivales ont été lancées simultanément".

L’Edinburgh Review n’écrivait pas non plus dans les années 1840 ; elle décrivait la bulle ferroviaire des années 1830, dont les jours de gloire ont vu des promoteurs promouvoir des trains à voile et même des locomotives capables (en théorie) de filer à plusieurs centaines de kilomètres à l’heure.

La bulle spéculative des années 1840, plus importante et plus célèbre, était encore à venir, tout comme le fut celle des années 1860 ("un désastre pour les investisseurs", dit Odlyzko, ajoutant qu'il est discutable de savoir si les gains sociaux ont compensé les pertes privées dans les années 1860). La leçon la plus évidente des frénésies ferroviaires n'est pas que les bulles sont bonnes, mais que l'espoir fait vivre et que les investisseurs avides n’apprennent jamais rien.

Une autre leçon de la frénésie ferroviaire est que lorsque de grosses sommes d'argent sont en jeu, la frontière entre le commerce et la politique s'estompe rapidement, tout comme celle entre la frénésie et la fraude pure et simple.

George Hudson, le "roi du chemin de fer", en est un exemple édifiant. Né en 1800 dans une modeste famille d'agriculteurs du Yorkshire, il hérita de la fortune d'un grand-oncle dans des circonstances suspectes, puis bâtit un empire de compagnies ferroviaires, dont quatre des plus importantes de Grande-Bretagne. Il fut maire de York pendant de nombreuses années, ainsi que député à Westminster. Affaires et politique inextricablement liées ? Inconcevable !

Un autre historien spécialiste des bulles spéculatives, William J. Bernstein, commente à propos d'Hudson que "l'équivalent moderne le plus proche serait le président de Goldman Sachs qui siégeait en même temps au Sénat américain". Voilà une bonne analogie hypothétique. Vous pourriez sans doute en trouver de moins hypothétiques.

Hudson, hélas, n'est pas un exemple à suivre. Il maintenait ses finances en apparence respectables grâce à une pyramide de Ponzi, finançant les dividendes des actionnaires existants avec des capitaux nouvellement levés, et il escroquait ses pairs actionnaires en obtenant des sociétés qu'il contrôlait à racheter ses actions personnelles à des prix supérieurs à ceux du marché. Finalement, il n’a échappé à la ruine que grâce à la règle interdisant l'arrestation des parlementaires en exercice pour dettes impayées pendant les sessions de la Chambre des communes. Il finit par s'exiler en France.

L'engouement pour les chemins de fer n'est pas totalement décourageant. William Quinn se rassure en observant que lorsque les banques se tiennent à l'écart de la bulle spéculative, son éclatement a des effets limités. C'était vrai dans les années 1840 et peut-être que cela le sera encore aujourd'hui.

Odlyzko m’a rassuré en disant que la frénésie des années 1830 "a été en définitive une réussite pour les investisseurs qui ont persévéré", même si l’on ne peut pas en dire autant pour les années 1840 et les années 1860. Mais Odlyzko n’est pas convaincu par les analogies entre les chemins de fer et l’IA. Au moins, les gens comprenaient le fonctionnement des chemins de fer et leur utilité. Mais l’IA générative ? "Nous perdons le contact avec la réalité", conclut-il. »

Tim Harford, « Are bubbles good, actually? », 11 décembre 2025. Traduit par Martin Anota


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