vendredi 12 décembre 2025

La Chine dévore l’industrie du reste du monde

« Si vous avez récemment vu passer de nombreux grands titres sur la domination croissante de la Chine dans l’industrie mondiale, vous vous êtes peut-être demandé : "qu’est-ce que cela signifie pour moi ?" C’est lourd de conséquences, assurément. Et pas seulement pour nous, aux États-Unis, mais encore plus pour les pays moins bien lotis qui souhaiteraient eux aussi augmenter leurs recettes d'exportation, mais qui sont évincés par la politique industrielle extrêmement agressive de la Chine, comme je vais l’expliquer.

Il est également clair que l’adoption d’une stratégie de croissance déséquilibrée finit par nuire aussi à la Chine […].

Tout d'abord, quelques faits. Même avant la récente accélération, la part de la Chine dans la production mondiale augmentait rapidement, tandis que celle des pays du G7 stagnait ou diminuait. Il vient d’un billet de l'économiste Richard Baldwin dans lequel il affirme que "la Chine est désormais la seule superpuissance manufacturière mondiale. Sa production dépasse celle des neuf autres plus grands producteurs réunis".

Mais ceux qui connaissent bien l’industrie américaine pourraient penser qu'un pays qui produit autant doit importer une grande quantité de biens, notamment de biens intermédiaires. Après tout, c'est en grande partie pour cette raison que les droits de douane de Trump ont été un tel désastre pour nos industriels : environ 50 % de nos importations sont des intrants pour la production domestique.

Ce n’est cependant pas vraiment le cas de la Chine. Voici un graphique de Greg Ip tiré de son article paru il y a quelques jours, intitulé "China’s Growth Is Coming at the Rest of the World’s Expense: No one knows how to cope with Beijing’s ‘beggar thy neighbor’ economic model".

Robin Brooks […] vient de publier un billet sur la domination croissante de la Chine dans les exportations automobiles.

Les droits de douane imposés par Trump sur les produits chinois n'étaient-ils pas censés freiner les exportations chinoises et réduire leur excédent commercial ? Eh bien non. Il est vrai que leurs exportations vers les États-Unis ont chuté brutalement, mais ils ont riposté de telle sorte que leurs importations en provenance des Etats-Unis ont également diminué. Selon le New York Times, la Chine "continue de vendre trois fois plus aux États-Unis qu'elle n'en achète à ces derniers".

L'excédent commercial de la Chine en novembre, qui s'est élevé à 111,68 milliards de dollars, est le troisième plus important jamais enregistré sur un seul mois. L'excédent global sur les onze premiers mois de l'année est en hausse de 21,7 % par rapport à la même période de l'année précédente.

Autrement dit, la Chine met en œuvre une politique industrielle (bien plus profonde et à plus grande échelle que ne le sera jamais la nôtre) visant à dominer la production mondiale de biens, des jouets aux automobiles en passant par les hautes technologies. Ses outils sont les avantages fiscaux, les subventions (financières et foncières), les programmes de recherche-développement, d'éducation et de formation, les barrières tarifaires et non tarifaires, la substitution aux importations et, comme Trump l'a récemment appris, le recours aux terres rares comme moyen de pression pour contraindre ses concurrents à se plier à sa volonté.

Il y a ensuite la dépréciation de la devise. C'est un vieil outil qui marche à chaque fois, un fidèle allié des jeux mercantiles : comprimer la valeur de votre monnaie par rapport à celles des devises de vos partenaires commerciaux rendra vos exportations moins chères dans leur monnaie, tandis que leurs exportations à la destination de votre pays seront plus chères dans votre monnaie. Comme l'a déclaré un responsable européen : "Avec un renminbi sous-évalué de 30 % par rapport à l'euro, voire plus, il sera extrêmement difficile, voire impossible, de concurrencer les fabricants chinois, même si l'Europe prend toutes les mesures nécessaires en matière de déréglementation, de baisse des prix de l'énergie et de création d'un véritable marché unique".

La résistance au modèle chinois n'est peut-être pas vaine, mais rien ne l’a encore empêché. Nous y reviendrons plus loin.

Mais qu'est-ce que tout cela signifie ?

Lorsqu’Ip évoque un "appauvrissement du voisin" (beggar thy neighbor), il fait une allusion à peine voilée à l'impact du mercantilisme chinois, que je définirai ici comme l'utilisation du pouvoir d'État pour faire croître son économie grâce aux excédents commerciaux ; en termes plus simples, il s'agit de capter la demande de vos partenaires commerciaux.

Ce scénario n’est pas nouveau. Daniel Posthumus et moi-même l'avons étudié dans une récente analyse de l'histoire de l'emploi manufacturier aux États-Unis. Le graphique ci-dessous l'illustre. Pendant des décennies, la période indiquée entre les lignes verticales pointillées, le nombre moyen d'emplois dans les usines américaines s'est maintenu autour de 17 millions. Bien sûr, leur part dans le total des emplois a diminué, un phénomène caractéristique des économies avancées qui passent de la production de biens à la production de services. Mais c'est la plongée des années 2000, le "choc chinois" (China Shock), qui a accéléré cette dynamique à tel point que nous en subissons encore les conséquences politiques aujourd'hui.

Alors, est-ce que je prétends que la domination chinoise sur le secteur manufacturier n'est plus un problème pour nous dans la mesure où "nous avons subi le choc chinois et que c'est maintenant au tour des autres de le connaître" ? Non, c'est bien plus grave. Ip souligne que la corrélation entre la production chinoise et celle du reste du monde était autrefois positive, car la Chine stimulait cette dernière avec ses importations. Cette corrélation est désormais légèrement négative. (Auparavant, une hausse de 1 % de la production chinoise se traduisait par une hausse de 0,2 % de la production mondiale. Désormais, elle se traduit par une baisse de 0,1 % de la production mondiale.)

Par ailleurs, l’article que j’ai co-écrit avec Daniel a clairement montré que la substitution aux importations peut nuire à l'emploi industriel, surtout lorsque la productivité manufacturière est élevée. Or, le principal problème que rencontre actuellement notre industrie n'est pas notre déficit commercial. Ce sont les droits de douane qui renchérissent considérablement nos coûts de production, car la moitié de nos importations sont des intrants.

Mais l’Europe et, en particulier, l’Allemagne avec son secteur manufacturier, ainsi que les économies en développement qui s’efforcent de croître grâce aux exportations de biens, sont les économies qui souffrent le plus de la croissance tirée par les exportations de la Chine.

Selon certaines estimations, plus de 300 000 personnes travaillant dans les usines de confection et les filatures indonésiennes ont perdu leur emploi en raison des importations chinoises au cours des deux dernières années.

C’est alors que des vêtements et des tissus chinois bon marché ont commencé à affluer dans le pays. Lorsqu’une usine textile de la ville de Solo a brutalement fermé ses portes en mars, 10 000 personnes se sont retrouvées au chômage presque du jour au lendemain.

En Thaïlande, les entreprises locales ont également souffert. La banque centrale a récemment mis en garde contre "l'afflux massif d'exportations chinoises" en Thaïlande et en Asie du Sud-Est, affirmant que la pression s'était accentuée en raison des surcapacités industrielles de la Chine.

En Afrique, les importations en provenance de Chine ont atteint 60 milliards de dollars en septembre, dépassant déjà leur montant total pour l'ensemble de l'année 2024.

Oui, cela se traduit par des biens moins chers et une inflation plus faible dans ces pays. Et dans la mesure où ils importent des intrants pour leur propre production, les exportations bon marché de la Chine agissent comme une subvention à la production. Mais de la même façon que nos décideurs politiques ont ignoré le fait crucial que les citoyens ne sont pas seulement des consommateurs, mais aussi des travailleurs, nous constatons l’émergence de forts troubles sociaux dans ces pays, car le choc chinois détruit des emplois dans l’industrie.

Dans le même temps, la Chine consacre tellement de ressources au maintien et à l'accroissement de son excédent commercial qu'elle sous-investit dans sa propre population. Depuis des années, des observateurs extérieurs affirment que le pays n’apporterait pas qu’un simple soulagement aux autres exportateurs en permettant aux consommateurs chinois de dépenser plus. Il contribuerait aussi par là même à améliorer la sécurité économique, le niveau de vie et la diversification des métiers de sa population. Or, s'il y a une leçon que nous aurions dû tirer, c'est que les régimes autoritaires a) sont sourds à la raison et b) négligent fortement l'avenir, privilégiant des stratégies efficaces aujourd'hui même si elles sont néfastes pour demain.

N'y a-t-il vraiment rien à faire ?

La Chine est tellement accro à son modèle de croissance et elle exerce un tel contrôle sur ses citoyens que je ne prévois pas de réforme interne dans un avenir proche. Ce raisonnement rejoint celui d'Ip concernant les efforts de coalition.

Le moyen le plus efficace de contrer l'offensive chinoise en matière d'exportations serait que les États-Unis se coordonnent avec des partenaires partageant les mêmes vues, par exemple en imposant des restrictions communes sur les automobiles chinoises tout en maintenant de faibles restrictions les uns sur les autres.

Cela aussi devra attendre le départ de Trump, mais si mon raisonnement précédent est correct et reste valable à ce moment-là, comme je le crois, alors cette coalition (celle de pays affectés par ce nouveau "choc chinois") devrait être vraiment très large. Nous devrons alors œuvrer ensemble pour inciter la Chine à réduire ses exportations et à augmenter ses importations.

Si cela ressemble à une "ligue contre la Chine", c'est que c’en est une. Et c'est précisément ce qu’elle fait au reste du monde en ce moment. »

Jared Bernstein, « China's eating everyone else's manufacturing lunch », 10 décembre 2025. Traduit par Martin Anota



Aller plus loin…

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