« Il y a, écrivait Ronald Coase, "un coût d’utilisation du mécanisme des prix". Ce coût inclut des choses comme la recherche de fournisseurs, la recherche des meilleurs prix, l’anticipation des besoins futurs et la négociation, l'exécution et le contrôle des contrats.
C’est en raison de ces coûts que les entreprises existent. Elles remplacent, en effet, le marché par une relation hiérarchique. Au lieu de trouver un prestataire pour chaque tâche, l’employeur peut simplement dire à un salarié ce qu’il a à faire. Au lieu de chercher un fournisseur de pièces, l’entreprise peut les fabriquer elle-même. Et au lieu de s’inquiéter d’avoir à renégocier des contrats si les choses changent, une entreprise peut simplement demander à ses salariés d’effectuer différentes tâches.
Chaque fois qu'une entreprise se demande si elle doit gérer quelque chose en interne ou sous-traiter, elle pose la même question que Coase il y a 89 ans. D’où le vaste champ de l'économie des coûts de transaction.
Tout cela est jusqu’ici très conventionnel. Mais… il n'y a pas que les entrepreneurs qui subissent les coûts liés à l'utilisation du marché. Nous en subissons aussi, surtout dans un monde où il faut se méfier des arnaques et des produits merdifiés (enshittified). Comme l'a si bien dit Dan Davies : "Chaque transaction implique une décision et les prises de décision consomment de l'énergie. Suspendre temporairement le mécanisme des prix peut s'avérer extrêmement relaxant."
En 1970, Alvin Toffler a forgé l'expression "surcharge de choix" (choice overload) pour décrire comment la multiplication des options complique la prise de décision et diminue la satisfaction des individus. Même un marché qui fonctionne bien (en fait, en particulier un marché qui fonctionne bien) est coûteux, non seulement en temps et en efforts, mais aussi en termes de charge cognitive. Tel était le message du livre de Barry Schwartz, The Paradox of Choice.
Les preuves sont nombreuses. Depuis les années 1960, les Américaines ont bénéficié d'un choix beaucoup plus large sur le marché du travail, avec davantage d'opportunités de trouver des emplois de qualité. Or, Betsey Stevenson et Justin Wolfers ont constaté que cet élargissement de l’accès au marché du travail rendait en réalité les femmes moins heureuses en moyenne. Ils ont écrit : "L'augmentation des possibilités de réussite dans de nombreux domaines a pu accroître la probabilité de penser que sa vie n'est pas à la hauteur. De même, les femmes peuvent désormais comparer leur vie à celle d'un groupe plus large, incluant les hommes, et juger leur vie moins satisfaisante en comparaison. Ou bien, elles peuvent tout simplement constater que la complexité et la pression accrues dans la vie moderne se font au détriment du bonheur". C'est un inconvénient d'une participation accrue au marché du travail.
Historiquement, le mariage en est un exemple. Arthur Pigou a déclaré que "si un homme épouse sa gouvernante ou sa cuisinière, le dividende national [ce que nous appelons aujourd'hui le PIB] diminue". Cela s’explique par le fait que l’on remplace alors une transaction marchande par une transaction non marchande. Or, comme l'ont noté Marx et des générations de féministes, les relations non marchandes peuvent être aussi oppressives que les relations marchandes.
Une autre façon d’y échapper passe par les syndicats, qui prennent en charge la négociation des salaires et des conditions de travail, épargnant ainsi à leurs membres le coût d’avoir à le faire eux-mêmes.
Bien sûr, les syndicats sont moins puissants aujourd’hui qu'auparavant, mais leur rôle a été (en partie) remplacé par la réglementation, notamment par les lois sur le salaire minimum. Ce n'est pas un accident. Philippe Aghion et ses collègues ont montré que syndicats et législation sont des substituts l’un à l’autre. Notre besoin d'échapper aux coûts du marché est tel que, faute de pouvoir le faire d'une manière, nous en trouverons une autre. Et ce ne sont pas seulement les réglementations du marché du travail qui jouent ce rôle. Les lois sur la protection des consommateurs nous épargnent les coûts de négociation et d'application des contrats. (Les optimistes pourraient ajouter que les régulateurs le font également, ce qui est vrai dans la mesure où ils ne sont pas capturés par les secteurs qu'ils supervisent.)
Ce n'est pas que nous ayons besoin des autres pour échapper au marché. Nous pouvons réduire notre charge cognitive par la force de l'habitude. Nous fréquentons les mêmes supermarchés et bars et conservons les mêmes banques et fournisseurs d'énergie pendant des années, jusqu'à ce que la qualité du service passe sous le niveau minimum qui nous paraissait acceptable. Comme l'a dit Herbert Simon, se contenter de ce qui est satisfaisant nous épargne la peine de chercher à optimiser.
Nous avons aussi des loisirs qui nous tiennent éloignés du marché. Le bricolage et le jardinage nous évitent d'avoir à faire appel à des artisans et des jardiniers. Et nous apprécions les séjours tout compris car ils nous dispensent de chercher de bons bars et restaurants dans des endroits que nous ne connaissons pas.
Et il y a ensuite les sites de comparaison de prix et les avis Google, même si ces derniers présentent des failles : les avis peuvent être manipulés et ces sites sont financés par leurs secteurs.
Nous choisissons aussi tout simplement de rester en dehors du marché, de ne ni acheter ni vendre. Des millions d'entre nous réalisent le rêve de Timothy Leary de se retirer du marché du travail en prenant leur retraite. Et avant cela, beaucoup d'entre nous souhaitent un emploi à vie pour s'épargner les tracas et l'incertitude liés à un changement d’emploi. […] Je ne voulais pas me donner la peine de passer des entretiens d'embauche ni de subir les contraintes qu’il y a à commencer un nouveau boulot, et l'idée de travailler en freelance (devoir proposer des sujets aux responsables de la publication, courir après les paiements et gérer les obligations fiscales) me répugnait. De même, nous ne déménageons que lorsque c'est nécessaire, non seulement pour éviter les coûts financiers superflus, mais aussi le stress des démarches juridiques et la crainte de regretter le déménagement. Et nous évitons les travaux de rénovation par crainte de ne pas trouver de bons artisans ou installateurs de salles de bains.
Bien sûr, beaucoup n'empruntent pas ces voies de sortie. Ils choisissent même l’opposé. Les travailleurs indépendants choisissent de quitter les hiérarchies d'entreprise et de s’embêter à trouver leurs propres clients et ainsi de suite. Ce faisant, ils se posent la question de Coase et comparent les coûts liés au recours au marché à ceux d’appartenir à une hiérarchie. L'économie des coûts de transaction ne concerne pas seulement les entreprises ; elle concerne aussi les individus.
Le problème, c'est que certaines de nos façons d'échapper au marché sont inefficaces du point de vue d'une économie de marché. Rester en dehors des marchés réduit le PIB. L'habitude peut constituer une barrière à l'entrée ; elle maintient en activité des entreprises simplement acceptables et freine la croissance d'entreprises plus performantes qui ne parviennent pas à démontrer leur valeur. Ce que Marko Tervio a dit du marché du travail s'applique également aux marchés de consommation : la médiocrité l'emporte sur le talent non révélé. De plus, si nous restons dans un emploi convenable et sûr plutôt que de prendre le risque de changer, il peut en résulter une perte de productivité due à une inadéquation entre les travailleurs et les postes. Enfin, notre réticence à déménager conduit à une allocation inefficace des logements : certaines personnes vivent dans des maisons trop grandes tandis que d'autres vivent entassées les uns sur les autres.
Bien sûr, l'idée d'une efficacité parfaite du marché est une chimère, aussi absurde que celles de n'importe quel adolescent gauchiste. "Il y a beaucoup de ruine dans une nation", disait Adam Smith. Néanmoins, quiconque souhaite réellement une économie de marché fonctionnelle se demanderait s'il est possible de réduire ces inefficacités. Une solution consisterait à favoriser le développement de groupes de défense et de conseil des consommateurs indépendants et puissants (des syndicats de consommateurs, en somme) qui réduiraient les coûts des transactions en recherchant les meilleurs fournisseurs et les meilleurs prix pour le compte des consommateurs.
En l'absence de groupes aussi puissants, la réglementation trouve une justification. Elle réduit les coûts et l'incertitude des transactions marchandes et nous encourage ainsi à participer au marché. Les lois sur la protection du travail nous encouragent à changer d'emploi et les lois sur la protection des consommateurs nous rassurent quant à l'achat de biens, sachant que nous pouvons les retourner en magasin s'ils sont défectueux, par exemple. L'alternative à la réglementation serait de choisir de ne ni acheter ni vendre, ce qui nous appauvrirait tous.
En disant cela, je fais écho à Karl Polanyi. Une société de marché, écrivait-il dans La Grande Transformation, est "totalement contre nature". La "tendance au troc" que Smith considérait comme une propension humaine naturelle, écrivait Polanyi, "n’est pas une tendance commune chez l’être humain dans ses activités économiques, mais une tendance des plus rares".
Cela ne revient pas à dire qu'il faille abandonner les marchés : si vous pensez qu'ils imposent une charge cognitive, tentez la planification participative. Cela signifie plutôt, comme le savait Adam Smith, que pour que les marchés profitent à tous ils doivent s'inscrire dans des institutions et des cultures spécifiques. Or, il est loin d'être certain que le capitalisme du vingt-et-unième siècle en dispose. »
Chris Dillow, « The cost of markets », 14 avril 2026. Traduit par Martin Anota
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