dimanche 12 avril 2026

Le ralentissement de la croissance chinoise dans une perspective historique

« Il y a de nombreux articles alarmistes sur le ralentissement de la croissance chinoise (voir ici un exemple typique). Ce ralentissement est bien réel. La croissance annuelle moyenne de la Chine au cours des trois dernières années a été légèrement inférieure à 5 % par tête ; il y a dix ans, elle était d'environ 7 %, et dix ans auparavant, elle s’élevait à 10 %. (Tous ces taux de croissance sont par tête).

Mais une croissance de 5 % est-elle mauvaise ? À quel point est-elle mauvaise ? En 2024 (la dernière année pour laquelle la base de données FMI/Banque mondiale fournit des taux de croissance détaillés), le taux de croissance moyen des pays dans le monde était de 2 %. Seul un pays sur dix (soit 10 % des pays) enregistrait un taux de croissance supérieur à 4,7 %. Ainsi, le taux de croissance chinois, malgré son ralentissement, figure toujours parmi les 10 % les plus élevés au monde.

Le ralentissement de la croissance chinoise signifie simplement qu'au lieu de connaître la plus forte, la deuxième ou la troisième plus forte croissance au monde pendant une vingtaine d'années sans interruption (à l'exception des pays bénéficiant d'une croissance temporairement élevée grâce à des booms liés aux ressources naturelles ou à la reconstruction suite à une guerre), la Chine se retrouve désormais parmi les 10 % des pays affichant les taux de croissance les plus élevés. Evidemment, c'est un taux de croissance que la plupart des pays (90 % d'entre eux, pour être exact) souhaiteraient connaître. Parmi les grands pays, seule l'Inde a récemment fait mieux que la Chine, avec par exemple un taux de croissance moyen d'environ 6 % par tête ces trois dernières années.

Le ralentissement de la croissance chinoise est également "normal" et attendu car le pays s'est enrichi, il a atteint dans plusieurs cas la frontière technologique et  on s’attend à ce que sa croissance (peut-être pas encore, mais dans une génération ou deux) dépende essentiellement du rythme du progrès technologique à la frontière.

Il est donc pertinent de se poser la question suivante. Collectons toutes les données historiques (de 1950 à 2024) relatives aux niveaux de PIB par tête et des taux de croissance du PIB par tête pour tous les pays figurant dans la base de données Banque mondiale/FMI, et comparons le profil de la croissance mondiale à celui de la croissance chinoise. C’est ce que montre le graphique ci-dessous. Il y a environ 11 000 points de données de PIB par tête (en dollars constants PPA) sur l’axe horizontal et autant de taux de croissance pour 187 pays. La ligne bleue épaisse donne les taux de croissance moyens, estimés de manière non paramétrique, des économies à un niveau donné de PIB par tête. Comme on peut le voir, ce taux de croissance augmente en passant de quasiment zéro pour les pays les plus pauvres à près de 2,5 % pour les pays dont le PIB par tête avoisine les 10 000 dollars PPA. Aujourd’hui, de tels pays (où, en principe, le taux de croissance devrait atteindre un pic) sont la Tunisie et l’Équateur. Mais en 1994, il s'agissait du Liban, de la Roumanie et du Suriname ; et en 1964, de la Grèce, du Gabon et de l'Espagne, et ainsi de suite (pour chaque année entre 1950 et 2024). Après ce pic, la trajectoire de croissance mondiale "attendue" diminue et, pour les pays et années où le PIB par tête est supérieur ou égal à 50 000 dollars, le taux de croissance attendu devient 1,5 %.

Où se situe la Chine dans cette histoire ? Sa croissance est représentée par la courbe rouge (de nouveau, en utilisant une régression non paramétrique). Il est clair que la Chine a connu une accélération fulgurante de sa croissance par rapport à la trajectoire typique dans le monde, mais aussi un ralentissement beaucoup plus marqué. (Les pentes des portions croissante et décroissante de la courbe en U inversé chinoise sont bien plus abruptes que celles de la courbe du monde.) Mais malgré ce net ralentissement, la croissance chinoise reste aujourd’hui bien supérieure à celle d’un pays typique du même niveau de revenu. On observe un écart entre les courbes rouge et bleue : en moyenne, on s’attendrait (selon l’expérience mondiale) à une croissance de 2 % pour la Chine, alors qu’elle s’élève à 4,5 %.

Alors oui : la croissance chinoise ralentit plus vite que ne ralentirait une croissance typique dans le monde, mais la Chine continue de croître à des taux significativement plus élevés que ceux que l'on pourrait attendre, si l'on se base sur les données mondiales couvrant les 75 dernières années.

Comment cette évolution se compare-t-elle à celle du Japon, vers laquelle, selon beaucoup, la Chine se dirige ? On peut noter sur le graphique ci-dessous que le Japon a lui aussi connu des taux de croissance bien supérieurs à ce que l’on s’attendrait au regard de l’expérience mondiale. Lorsque son PIB par tête était autour des 10 000 dollars PPA, le Japon croissait à presque 6 % par an, contre (comme nous l'avons vu) environ 2,5 % pour le monde. Mais, à partir d'environ 30 000 dollars PPA (voir la ligne pointillée sur le graphique), le ralentissement de la croissance du Japon a été remarquablement brutal, à tel point que, très brièvement, sa croissance est devenue inférieure à la moyenne mondiale à ce niveau de revenu. Depuis, le Japon semble être revenu à la moyenne mondiale ; autrement dit, ses performances ne sont ni exceptionnellement bonnes, ni exceptionnellement mauvaises, mais dans la moyenne pour un pays de son niveau de revenu.

La question est de savoir si le ralentissement de la croissance chinoise sera aussi rapide que celui du Japon. La courbe de la Chine pourrait-elle chuter si fortement et si vite qu'au moment où elle atteindra environ 30 000 dollars PPA, elle rejoindra la courbe bleue, et que sa croissance ne deviendra ni plus ni moins remarquable que le taux de croissance habituel pour ce niveau de revenu ? Il s'agit là, bien sûr, d'une question cruciale à laquelle personne ne peut répondre pour l'instant. Mais si l'on prolongeait simplement la courbe à main levée (c’est-à-dire en gardant la même pente), la Chine atteindrait la courbe bleue aux alentours d'un PIB par tête de 32 000 dollars PPA, soit un niveau de revenu environ 50 % plus élevé que le niveau actuel. Cela ne signifie pas que sa croissance s'arrêtera. Celle-ci se maintiendrait à un taux d'environ 2 % par tête et par an, mais ce taux ne serait ni supérieur ni inférieur à celui des pays au même niveau de revenu. Dans ce scénario (hypothétique), l'exception chinoise prendrait fin. »

Branko Milanovic, « How severe is China’s growth slowdown (in historical perspective)? », 10 avril 2026. Traduit par Martin Anota

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