jeudi 16 avril 2026

La capitalisation du monde : comment se répartissent les revenus du patrimoine dans le monde ?

« Entre 2000 et 2020, le PIB mondial a augmenté de plus de 60 % en termes réels. Parallèlement, la part des revenus du capital (revenus du patrimoine, anciennement appelés "revenus non gagnés" ou revenus ne nécessitant pas de travail) dans le PIB a augmenté dans la plupart des pays. La hausse de la part des revenus du capital dans le PIB, observée notamment dans les données de la comptabilité nationale, se retrouve également dans la hausse de la part des revenus du capital perçue par les individus, telle qu’elle transparaît des enquêtes réalisées auprès des ménages. Cet aspect a toutefois été peu étudié dans la littérature récente, en particulier à l'échelle mondiale. Quelle est la part des revenus du capital dans les revenus des ménages à travers le monde et dans quelle mesure sa répartition entre les individus est-elle inégale ?

Notre objectif principal est d'évaluer le niveau et l'évolution des revenus du capital à travers le monde et d'examiner les inégalités de leur répartition. Pour ce faire, nous mobilisons dans notre document de travail des enquêtes standardisées réalisées auprès de ménages représentatifs par le Luxembourg Income Study (LIS) pour 43 pays, couvrant environ 3,9 milliards de personnes en 2000 (64 % de la population mondiale) et pour 51 pays et 4,56 milliards de personnes (58 % de la population mondiale) en 2020. Les économies avancées (Europe, Amérique du Nord, Australie, Corée du Sud et Japon) et l'Amérique latine sont presque entièrement couvertes. La Chine et l'Inde sont également incluses. D'autres régions du monde sont beaucoup moins représentées dans les données du LIS et, par conséquent, dans notre échantillon.

La définition du revenu du capital

Cet exercice se heurte toutefois à plusieurs difficultés, à commencer par la définition du revenu du capital. La définition la plus claire et la plus étroite consiste à utiliser les revenus monétaires provenant du capital ou de la propriété. Cela implique que deux sources importantes de revenus du capital sont négligées en raison du manque de données : les revenus des travailleurs indépendants et les revenus imputés du patrimoine. Les revenus des travailleurs indépendants représentent une part significative du revenu total dans les pays en développement, où le secteur informel est important. Cependant, la ventilation des revenus d’indépendants entre part du capital et part du travail est arbitraire sans connaissance de la profession, du type d’emploi, du montant du capital employé, etc. Les revenus imputés du patrimoine sont particulièrement évidents dans le cas des logements occupés par leur propriétaire : les personnes possèdent un logement pour lequel elles auraient autrement dû payer un loyer ; ce loyer qu’elles se versent en quelque sorte constitue également un revenu du patrimoine. Or, les données d’enquêtes sur les revenus imputés du patrimoine des logements occupés par leur propriétaire sont bien connues pour être lacunaires, incomplètes ou méthodologiquement incohérentes selon les enquêtes et les pays, et dans de nombreux cas, ces estimations ne sont tout simplement pas disponibles.

Nous utilisons donc trois définitions univoques des revenus monétaires du capital, toutes issues de données microéconomiques (au niveau individuel) du Luxembourg Income Study. La première inclut les intérêts, les dividendes et les loyers […]. Pour une définition plus large, nous ajoutons les revenus tirés des pensions par capitalisation individuelles et ensuite également les revenus tirés des fonds de pension. Les premiers correspondent, en principe, à des revenus issus d’une épargne volontaire tout au long de la vie, soumis à certaines conditions d'âge et de retrait. Les seconds sont pratiquement identiques, si ce n’est que l'épargne salariale pour ces pensions de retraite privées est légalement obligatoire. Dans les deux cas, les revenus proviennent d'investissements réalisés dans divers instruments financiers.

Les revenus sont toujours exprimés en montants par tête et en dollars constants de 2020. Nous utilisons le dollar américain (obtenu en convertissant les monnaies nationales au taux de change du marché) plutôt que des dollars PPA, car les revenus du capital sont intrinsèquement liés aux prix des actifs, aux marchés financiers et aux rendements qui sont largement déterminés, valorisés et souvent négociés à l'échelle mondiale aux taux de change du marché.

Comment les revenus du capital sont-ils répartis à l'échelle mondiale ?

Le tableau présente les principaux résultats selon les trois définitions du revenu du capital. Plusieurs faits saillants se dégagent. Premièrement, l'inclusion des pensions augmente significativement le montant moyen des revenus du patrimoine. Au niveau mondial (pondéré par la population), cette hausse atteint presque 50 % en 2020, les revenus du capital passant de 523 dollars à 774 dollars par personne. Cette augmentation est particulièrement prononcée au sommet de la répartition. Au 99e centile, les deux types de pensions représentent en 2020 un montant presque équivalent à celui des sources de revenus "classiques" du patrimoine, telles que les intérêts, les dividendes et les loyers. Ces résultats soulignent l'importance croissante des pensions privées comme source de revenus du patrimoine, en particulier dans les pays riches.

Deuxièmement, le revenu médian du patrimoine à l’échelle mondiale est nul, et même avec la définition monétaire la plus large du revenu du patrimoine, le revenu au 75e centile est très faible en 2020 et était nul en 2000. Cela indique que la majeure partie de la population mondiale ne perçoit aucun revenu du patrimoine ou que ce revenu est très faible.

Troisièmement, il découle du point précédent que les revenus du patrimoine sont extraordinairement concentrés, avec des coefficients de Gini (quelle que soit la définition du revenu du capital) rarement observés ailleurs : environ 94 à 97 points de Gini, ce qui est proche du maximum théorique de 100, obtenu lorsque la totalité du revenu est perçue par un seul individu ou un seul ménage.

Quatrièmement, on observe une forte augmentation des revenus du patrimoine à l'échelle mondiale entre 2000 et 2020. Nous nous concentrons ici sur la troisième définition (la plus large) du revenu du capital. Le revenu réel moyen du capital par personne a augmenté de près de 90 % sur cette période de vingt ans (passant de 413 dollars à 774 dollars), soit un taux de croissance annuel moyen de 3,2 %, à comparer avec un taux de croissance annuel moyen du PIB réel par habitant de 1,2 % sur la même période. Malgré cette croissance, le revenu médian du capital à l’échelle mondiale est resté, comme indiqué précédemment, nul. En outre, seuls 12 % de la population en 2000 et 27 % de la population en 2020 disposaient d'un revenu du capital positif et non négligeable (un revenu étant non négligeable s’il est supérieur ou égal à 100 dollars par personne et par an). Autrement dit, 73 % de la population mondiale ne perçoit aucun revenu du patrimoine ou alors un revenu du patrimoine quasi nul. Ce pourcentage atteint 80 % lorsque nous estimons la proportion d’individus gagnant des revenus du patrimoine positifs dans les pays non inclus dans les données du LIS.

Cinquièmement, les 1 % les plus riches (non représentés dans le tableau) ont perçu en moyenne 26 526 dollars en 2000 et 41 430 dollars en 2020 au titre de la détention de capital : une hausse de 56 %, soit un taux de croissance annuel moyen de 2,2 % (contre 3,2 % pour le monde dans son ensemble). La part des 1 % les plus riches (en termes de revenus du capital) a ainsi diminué, passant de 64 % à 53 %.

Sixièmement, comme le suggèrent les points précédents, la croissance des revenus du capital a été plus lente au sommet de la répartition des revenus du capital qu'en moyenne, ce qui a entraîné une diminution des inégalités mondiales du revenu du capital. Cette diminution est principalement due à la croissance exceptionnelle des revenus du capital en Chine, à un taux de croissance annuel moyen par tête de 18,6 % (à comparer avec une croissance moyenne de 2,4 % aux États-Unis selon une définition comparable). La Chine a entamé cette période avec des revenus du capital très faibles et, à mesure que sa population a accumulé du capital, elle est montée dans la répartition mondiale des revenus du capital, ce qui a réduit les inégalités mondiales. Ce processus reflète ce qui est observé depuis les années 1990 au niveau du revenu disponible mondial : la croissance rapide des pays asiatiques très peuplés, et en particulier de la Chine, a réduit les inégalités de revenus à l'échelle mondiale.

Ces résultats subsistent-ils si les données des enquêtes auprès des ménages utilisées jusqu'ici sont corrigées de la sous-estimation bien connue des revenus du capital des plus riches ? Nous procédons à cette correction en utilisant trois types d'ajustements. Dans le premier, nous prenons la valeur moyenne du revenu du capital issue des comptes nationaux, nous la comparons à la valeur moyenne du revenu du capital obtenue par les enquêtes auprès des ménages, puis répartissons l'écart proportionnellement entre tous les individus ; dans le deuxième, nous répartissons l'écart uniquement entre les 5 % des personnes au sommet de la répartition au niveau national ; et dans le troisième, nous ajoutons les rendements estimés du patrimoine des milliardaires du monde entier, tels que recensés par le magazine Forbes en 2001 et 2020. Dans les trois ajustements, les niveaux d'inégalité sont plus élevés que dans le cas sans ajustement, avec des indices de Gini se rapprochant de la valeur maximale théorique, mais comme dans le cas sans ajustement, on observe une baisse des inégalités entre 2000 et 2020. 

Le rôle de la propriété du capital dans les inégalités mondiales

La répartition mondiale des revenus du capital se caractérise par deux aspects frappants. Premièrement, les revenus du capital sont inexistants ou négligeables pour la majeure partie de la population mondiale : même selon la définition la plus large, la médiane reste nulle et une part importante des individus ne perçoit que peu ou pas de revenus du patrimoine. Deuxièmement, les revenus du capital sont extraordinairement concentrés entre les mains d’une petite fraction d’individus situés au sommet de la répartition mondiale. Parallèlement, la croissance rapide des revenus du capital dans les grandes économies émergentes (en premier lieu la Chine) a contribué à une légère diminution des inégalités dans la répartition mondiale des revenus du capital au cours des deux dernières décennies. Pris ensemble, ces résultats dessinent un monde où les revenus du capital ont connu une expansion rapide mais demeurent extrêmement inégalement répartis, ce qui soulève d’importantes questions quant au rôle de la propriété du capital dans l’évolution des inégalités économiques mondiales.

Branko Milanovic & Marco Ranaldi, « Capitalisation of the world: global distribution of income from property, 2000-2020 », 14 avril 2026. Traduit par Martin Anota

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