vendredi 10 avril 2026

Le candidat hongrois

« Dimanche, après-demain, la Hongrie tiendra des élections législatives. Vous pourriez croire qu’il s’agit d’un scrutin banal dans un petit pays d'Europe centrale. Mais ces élections revêtent une importance mondiale.

Viktor Orbán, le Premier ministre hongrois, est une figure centrale de l'extrême droite internationale et, plus que tout autre, celui qui a mis en place les réseaux qui ont normalisé ce qu'il qualifie lui-même d'"illibéralisme". S'il perdait, comme tout porte à le croire, ce serait un coup dur pour des personnalités bien plus connues telles que J.D. Vance et Donald Trump, ses élèves. Les Américains ont tendance à penser que l'histoire se ferait aux Etats-Unis ; or, dans le cas du nouvel oligarcho-fascisme, les Américains sont les élèves plutôt que les maîtres. Une grande partie de ce qui semble si américain chez Trump et Vance vient de Hongrie, ou de Russie via la Hongrie.

Orbán a été Premier ministre de Hongrie pendant vingt ans et consécutivement ces seize dernières années. Il était au pouvoir bien avant que Trump ne soit président. Il était Premier ministre lorsque Vance était scolarisé dans la périphérie de Cincinnati. Bien avant que l'un ou l'autre n'accède au pouvoir, Orbán a créé un modèle d'autoritarisme postmoderne. En Hongrie, il est parvenu, principalement par le biais de réformes constitutionnelles, à créer une position stratégique apparemment invincible pour un parti unique et son propre pouvoir : l'"État illibéral", qu'il a ensuite présenté aux autres comme un modèle à imiter.

À l'échelle européenne, Orbán a plus que quiconque contribué à diffuser une propagande négative contre l'Union européenne, la présentant comme un ennemi hostile, alors même qu’il tirait profit de l'appartenance de la Hongrie à l'UE. Il s'est efforcé de normaliser sa position antidémocratique d'extrême droite au sein du Parlement européen. Il a détourné des fonds alloués par l'UE à la Hongrie et il s’en est servi pour enrichir ses amis oligarques. Son gouvernement a ouvert le territoire de l'UE aux opérations des services de renseignement russes et chinois et il a même fourni directement à la Russie des informations confidentielles sur les réunions de l'UE.

À l'échelle de la Russie, de l'Europe et de l'Amérique du Nord, Orbán a été un leader dans les efforts transnationaux pour faire circuler de l’argent opaque entre pays pour soutenir l'extrême droite. Budapest est devenue une plaque tournante d'un système où l'argent du pétrole russe est blanchi pour financer des figures et des organisations d'extrême droite en Europe et aux États-Unis. Nombre d'institutions que nous considérons comme américaines, telles que la Heritage Foundation, font en réalité partie de ce vaste réseau international. De nombreuses initiatives que nous considérons comme américaines, comme le Projet 2025, s'inspirent largement de modèles hongrois. Il en va de même pour un certain nombre de politiciens américains. Dans notre provincialisme américain, nous oublions souvent que Trump et Vance ont été impliqués dès le départ dans une certaine forme de politique internationale ; à aucun moment leur champ d'action n’a été exclusivement américain. C'est d'ailleurs là que réside le talent d'Orbán : être un acteur fondamentalement international qui prétend défendre les "petites gens" dans son pays.

Orbán a aidé des personnalités politiques d'extrême droite en Europe et aux États-Unis (comme Donald Trump et J. D. Vance) à prendre pied dans l’épineux territoire des relations internationales. Une grande partie de ce qui passe pour des positions politiques trumpiennes (les affirmations selon lesquelles la Russie n'est pas l'agresseur bien qu’elle ait envahi l'Ukraine, que l'énergie russe est toujours la solution et jamais le problème, que l'Ukraine est corrompue et suspecte, que l'UE est une bureaucratie oppressive, que les immigrés constituent la véritable menace) proviennent en partie ou en totalité de sources hongroises.

C’est pourquoi, lorsque Vance s’est rendu à Budapest pour soutenir Orbán (comme il vient de le faire), il a tenu les mêmes propos qu’Orbán. C’est aussi pourquoi Orbán est venu aux États-Unis en 2022 en vedette de la Conservative Political Action Conference (CPAC) au Texas, où il a exhorté l’extrême droite américaine à mener une guerre culturelle. Une conférence spéciale de la CPAC a d’ailleurs été organisée en son honneur en Hongrie le mois dernier.

En matière de propagande fasciste mondiale, Orbán a été un pionnier de la politique de l'irréalité, menant sans vergogne des campagnes électorales (au début) sur le postulat qu'un complot juif international allait viser la Hongrie ou (aujourd’hui) sur celui d'une invasion ukrainienne en cas de défaite. Notons que le récit centré sur l’Ukraine est également antisémite, car il dépeint le président ukrainien (qui est juif) comme un belliciste fanatique, alors qu'il est en réalité un chef d'État démocratiquement élu menant son pays dans une lutte défensive contre une invasion russe. Le slogan d'Orbán est "ne laissons pas Zelensky rire le dernier" et les affiches de campagne présentent Zelensky comme un ennemi juif sinistre et ricanant. La propagande d'État sur les réseaux sociaux est encore pire.

Aux élections de dimanche, Orbán et son parti, le Fidesz, ont deux atouts majeurs : un appareil d’État mis en place pour garantir qu’ils ne puissent perdre et des alliés à l’étranger (Vance, Trump, Poutine) qui reconnaissent l’importance d’Orbán dans le réseau oligarcho-fasciste qui constitue leur propre source de pouvoir. Si les dictateurs internationaux et les chantres de MAGA votaient, Orbán l’emporterait sans aucun doute. Mais ce sont les Hongrois qui voteront. Ils voteront dans un contexte que les politologues qualifient d’"autoritarisme compétitif" : avec d’importants obstacles, mais avec la possibilité réelle d’un changement de pouvoir. Ce sera la situation américaine en novembre, comme l’ont compris Trump et Vance.

Orbán est Premier ministre depuis très longtemps. En politique électorale, c’est évidemment un désavantage. À l'instar de Poutine et de Trump, il pratique une "politique de l'éternité", où un seul homme règne à jamais grâce à des références constantes à une époque d'innocence passée et à l'invocation d'ennemis extérieurs et intérieurs. Il a exploité l'histoire hongroise à cette fin, s'attardant sur les pertes territoriales de la fin de la Première Guerre mondiale, pour finalement désigner l'Ukraine comme l'ennemi actuel. Orbán excelle dans l'art de nourrir des griefs sans fin ; mais être toujours au pouvoir a aussi ses inconvénients : les Hongrois voient leur économie stagner, leurs institutions s'effondrer et leur niveau de vie se dégrader toujours plus par rapport aux autres Européens. Il n’y a personne d’autre à blâmer qu’Orbán. Lors de ses récentes apparitions publiques, il a adopté un ton de plus en plus désespéré, affirmant que ses opposants ne sont pas de vrais Hongrois ou qu'ils sont des agents ukrainiens.

Au fil des ans, le risque qu'un acte de corruption soit révélé au grand jour s'accroît. Fait intéressant, l'oligarchie de droite hongroise a le même problème que l'oligarchie de droite américaine : la dissimulation d'abus sexuels sur mineurs. En Hongrie, le directeur d'un orphelinat public, condamné pour abus sur enfants, a bénéficié d'une grâce présidentielle. Lorsque des journalistes indépendants ont révélé cette affaire, elle a provoqué d'immenses manifestations. Le président qui avait accordé la grâce s'est senti contraint de démissionner, tout comme Judit Varga, ministre de la Justice et successeure désignée d'Orbán. Son ex-mari, Peter Magyar, figure importante du Fidesz, a alors donné un entretien largement diffusé dans lequel il a dénoncé la corruption du gouvernement Orbán. Cela a conduit à la création d'un nouveau parti politique, Tisza, qui a rapidement recueilli un tiers des voix aux élections européennes. Il est aujourd'hui au cœur d'un mouvement d'opposition plus large.

Dans la création d'un mouvement d'opposition, les médias indépendants ont joué un rôle essentiel. À l'instar de Poutine et de Trump, Orbán comprend que la création de monopoles médiatiques publics et privés est indispensable à la pérennité du pouvoir. Mais en Hongrie, il y a toujours des brèches, laissant filtrer la lumière et permettant aux Hongrois, malgré le matraquage médiatique gouvernemental, de percevoir les scandales et les abus. L'argent des contribuables hongrois, ainsi que les fonds européens qui leur étaient destinés, ont servi à ériger des monuments absurdes, témoins du mauvais goût des élites fortunées, jalons d’une route vers l’autodestruction que les médias indépendants aident les Hongrois à percevoir.

Alors, que se passera-t-il dimanche ? Il est important de rappeler que la politique n’est pas un spectacle. Orbán est très loin derrière dans les sondages ; selon les derniers sondages indépendants, il est en retard de 25 points. Mais les sondages ne font pas gagner les élections : il faut voter, et bien trop souvent, défendre son vote. Orbán dispose de nombreux moyens pour influencer l’issue du scrutin : le découpage électoral partisan, le non-comptage systématique des votes par correspondance pour l’opposition et les achats de votes. Et les manœuvres déloyales et les tentatives d’intimidation sont déjà manifestes, le gouvernement persécutant les journalistes indépendants et organisant des provocations pour faire croire que l’opposition est contrôlée par l’Ukraine.

Plus étonnant encore, et plus absurde aussi, Orbán a déjà eu recours à l'ultime stratagème des manipulateurs : le faux terrorisme. Dans une provocation transparente et largement anticipée, Orbán a annoncé que des Serbes avaient découvert des explosifs sur un gazoduc acheminant du gaz russe vers la Hongrie. Aucune preuve n'a été fournie. Et comme on pouvait s'y attendre, Orbán a prétendu que les auteurs de l'attentat étaient forcément des Ukrainiens, les prétendus alliés du parti d'opposition.

Ce genre de provocation peut s'avérer efficace si les citoyens sont vraiment effrayés : cela a fonctionné pour Poutine lors de son accession au pouvoir, mais dans ce cas précis, les Russes ont utilisé de véritables explosifs pour tuer d'autres Russes, puis ont imputé ces actes d'autoterrorisme aux Tchétchènes. Ici, l'opposition avait correctement anticipé qu'Orbán tenterait une manœuvre similaire, ce qui constitue la défense la plus efficace. Et le fait que toute cette entreprise repose uniquement sur la parole d’Orbán rend peu probable son impact, dans un sens comme dans l'autre. Seuls les propagandistes russes semblent se donner la peine de faire croire que la version d'Orbán puisse être vraie.

Orbán formulait ces affirmations alors que J. D. Vance était à Budapest, et la provocation elle-même révèle le caractère fondamentalement international du programme d'Orbán. Ce dernier reposait sur le travail de quelques personnes en Serbie et en Russie, ainsi que sur quelques déclarations d'Orbán lui-même. À notre connaissance, il n'avait strictement aucun lien avec la réalité. Il s'inscrit dans la politique de l'irréalité sur laquelle s'appuient Orbán et ses alliés. Mais l'échec de cette provocation pourrait aussi révéler les limites des gros mensonges. Ils peuvent devenir non seulement invraisemblables, mais aussi ennuyeux et prévisibles.

Un autre mensonge de grande ampleur est presque certainement en train d'être ourdi. Pendant son passage à Budapest, Vance a affirmé que les services secrets ukrainiens s'ingéraient dans les élections aux États-Unis et en Hongrie, une activité dont les spécialistes du sujet n’ont jamais entendu parler, pour le dire avec euphémisme. Cela renforçait un argument de campagne d'Orbán : la fable selon laquelle les services secrets ukrainiens auraient infiltré toute la Hongrie et prépareraient une fraude électorale massive. Lorsque, comme c’est probable, Orbán perdra le scrutin, il recourra sans doute à cette histoire sous une forme ou une autre. Les Américains pourraient l'approuver ; ils pourraient même la copier cet automne. C'est une histoire commode pour Trump et Vance car elle inverse le fait historique : le fait que la Russie tente toujours d'influencer les élections en leur faveur.

Lorsque les dirigeants eux-mêmes annoncent ces manœuvres, l'opposition peut aussi en parler, ce qui les rend invraisemblables, voire même contre-productives. Cette prise de conscience est importante, car une nouvelle tentative de ce genre ne peut être exclue, que ce soit en Hongrie ou parmi les politiciens qui imitent Orbán, tels que Vance et Trump. Il serait en effet très surprenant que Trump et Vance, les fidèles d'Orbán, ne tirent pas les leçons de ses coups d'éclat électoraux et n'envisagent pas d'employer des tactiques similaires en octobre ou novembre. Nous devons être aussi conscients de cette possibilité que l'était l'opposition hongroise et la dissuader en étant prêts à la ridiculiser et à la retourner contre quiconque s'y risquerait.

Puisqu'Orbán est un phénomène essentiellement international plutôt que national, sa défaite aurait des répercussions internationales. Ce serait particulièrement douloureux pour Trump et Vance si Orbán perdait l'élection. Ils se sont tous deux beaucoup investis pour le soutenir personnellement et ils dépendent tous deux des réseaux internationaux d'idées et de financement qu'Orbán a contribué à bâtir. Pourraient-ils tenter de l'aider d'une manière ou d'une autre s'il perdait l'élection, une éventualité qui semble extrêmement probable ?

Leur capacité à agir semble compromise par l'humiliation subie en Iran, ainsi que par les contradictions de leur politique étrangère. La Hongrie d'Orbán fait partie d'un groupe de puissances qui comprend l'Iran, la Russie et la Chine, qui cherche à remettre en cause le statu quo et à bouleverser les fondements juridiques, idéologiques et économiques traditionnels de la puissance américaine. Cela n’a jamais eu de sens pour les États-Unis de tenter de vaincre l'Iran tout en soutenant Poutine et Orbán.

Mais une intervention américaine ne peut être exclue, d'autant plus que Vance et Trump ont déjà apporté leur soutien explicite à Orbán (ce qui ne lui a pas été favorable, cela lui a peut-être même nui). Si Orbán perd et affirme avoir gagné, les Américains se joindront probablement aux Russes pour lui apporter un soutien, au moins rhétorique. Malheureusement, l'époque où les États-Unis défendaient des élections libres et équitables semble révolue, du moins pour l'instant.

Mais l'opposition hongroise est également au courant de tout cela. Personne en Hongrie ne croit qu'il s'agit d'une élection normale. Si elle l'emporte, elle risque d'être calomniée par la propagande des régimes chinois, russes et américains, mais elle l'est déjà depuis deux ans dans son propre pays. Il est fort probable que le résultat du scrutin soit contesté, d'une manière ou d'une autre, bien après dimanche. Mais une opposition qui œuvre sans relâche depuis deux ans ne risque pas de baisser les bras du jour au lendemain. Et il n'est pas certain, comme nous le constatons à maintes reprises, que Trump et Vance aient la patience ou la volonté de mettre en œuvre une politique étrangère, aussi malveillantes que soient leurs intentions, face à une réelle résistance. Toute intervention étrangère, même la plus subtile, risque de se retourner contre eux, privant Orbán de toute légitimité à représenter les Hongrois et révélant sa véritable nature d'acteur cosmopolite – et la subtilité n'a jamais été le point fort ni de Trump ni de Vance. Ils soutiendront Orbán d'une manière ou d'une autre, mais face à la détermination populaire, on ne voit pas ce qu’ils pourraient en tirer.

La conséquence la plus importante de la défaite d'Orbán pour Trump et Vance serait la révélation que l'histoire ne va pas dans une seule direction, que leur pouvoir, ou celui de personnes comme eux, n'est pas assuré pour l’éternité. À leurs yeux, ils ne sont évidemment pas les créatures de l'histoire : le pouvoir de l'argent pétrolier, la psychologie des réseaux sociaux, la perversion des inégalités de richesse. A leurs yeux, ils sont désormais au-delà de l'histoire, au-delà du changement historique, au-delà des actions des peuples au nom desquels ils gouvernent. C’est, possiblement, encore plus vrai pour Vance que pour Trump ; Trump, au moins, a fait campagne pour la présidence ; Vance, lui, n'a aucune légitimité, si ce n'est l'idée que ses idées, toutes dénuées d'originalité, seraient en phase avec l'époque.

Orbán a contribué à créer cette sensibilité, car il a compris ces structures. S'il perd, s'il chute, cela signifie que Trump et Vance perdent un guide. Cela signifie aussi qu'ils sont exposés à la réalité qu’ils peuvent, eux aussi, perdre, chuter. Il s'avère faux (une fois de plus) qu'il n’y a aucune alternative, qu'il n'y a qu'un seul avenir possible et que les personnes au pouvoir y ont été placées pour toujours.

Et ainsi, même si la Hongrie est un petit pays, nous pouvons en tirer des conclusions plus générales. Le monde est en proie depuis un siècle à diverses "fins de l'histoire", et ces fins de l'histoire se sont produites de manière disproportionnée en Europe centrale et orientale, en Hongrie en particulier.

Les fascistes des années 1930, en Hongrie et ailleurs, disaient que l'histoire était terminée, qu'il ne restait plus qu'une lutte biologique orchestrée par une élite du parti. Les communistes, arrivés au pouvoir en Hongrie après 1945 et ailleurs, disaient que l’histoire était finie, remplacée par une administration scientifique dirigée par une élite du parti. Après la chute du communisme, évoquant la Hongrie et les autres États postcommunistes, nous avons été trop nombreux à déclarer que l'histoire était maintenant bel et bien terminée, puisque le fascisme et le communisme s’étaient eux-mêmes épuisés, et qu’il ne restait que l’imperturbable triade libéralisme, démocratie et capitalisme.

Depuis la Hongrie, Orbán a montré que ce n’était pas vrai : le capitalisme peut être corrompu ; le libéralisme peut être remplacé par l’illibéralisme (son terme) ; et la démocratie peut se réduire à un rituel. Séduits par le succès de la Hongrie, beaucoup à l’extrême droite en sont venus à voir l’alternative hongroise comme la prochaine fin de l’histoire, la façon dont les choses seraient désormais, la façon dont les choses doivent être.

Et ils ont tort ; l'histoire continue. De même que la Hongrie a jadis offert à l'extrême droite oligarchique internationale la certitude qu’une formule magique a été trouvée, elle offre aujourd'hui à des hommes comme Vance et Trump l'angoisse de voir le vote faire la différence, que la démocratie se révèle être plus qu'un simple slogan, qu’un changement imprévisible est encore possible, que l'avenir reste ouvert. »

Timothy Snyder, « The Hungarian candidate », 10 avril 2026. Traduit par Martin Anota

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