lundi 21 septembre 2026

Taille de l’économie et puissance économique

« Merci à la BCE de m'avoir invité. Merci à tous de votre attention. Juste une petite anecdote. Il y a cinquante ans, pendant mes études supérieures, j'ai décidé de me spécialiser, assez étonnamment, en économie internationale. Et à l'époque, certains m'ont déconseillé de me lancer dans le commerce international, parce que c’est un domaine ennuyeux ; il ne s’y passe jamais rien et il n’y a rien d’excitant. Heureusement, je n'ai pas suivi leur conseil et le commerce international n’est certainement pas ennuyeux. Le sujet de cette conférence, et de nombreux travaux récents, est non seulement d'une importance capitale, mais aussi intellectuellement excitant. Nous voyons apparaître de nouveaux outils et je suis particulièrement ravi de voir des gens utiliser de nouvelles sources de données et de nouvelles méthodes d'évaluation. Mais il y a aussi de nouvelles questions qui se posent.

L’un de mes anciens professeurs, Evsey Domar, disait que les périodes difficiles sont propices à de bons travaux économiques et je suppose que c'est un peu le cas aujourd’hui. Nous avons beaucoup de travaux intéressants. Malheureusement, le revers, c'est que nous vivons des temps difficiles. Enfin bref, nous en sommes là.

D’une certaine façon, mon discours se fera en deux temps : dans la première partie, j’expliquerai où nous en sommes dans nos réflexions sur la géoéconomie, un domaine où je m'efforce de progresser au plus vite ; la seconde partie évoquera les questions de taille et de puissance qui, selon moi, deviennent vraiment cruciales. […]

[… je crois que je suis devenu un influenceur. C'est ce que je fais ces jours-ci. J'écris tous les jours, ou presque. Et dans ce domaine, il faut toujours commencer par une image qui attire l'œil dès le début. On commence toujours par quelque chose qui capte l'attention des gens parce que, vous savez, personne n'est obligé de lire. Et j'ai cherché comment je pouvais illustrer l'interdépendance instrumentalisée (weaponized) et la géoéconomie par une image forte.

[…] Je ne sais pas si j’en ai honte ou non, mais je lis de la science-fiction. Et j’ignore combien de personnes ont lu le roman classique de science-fiction, Dune, qui a fait l’objet de plusieurs adaptations cinématographiques calamiteuses avant que Denis Villeneuve n’en propose une bonne.

Mais l'intrigue du roman repose sur l'existence d'une planète, Arrakis, qui est l’unique source d'une substance appelée « l’épice » essentielle à l'économie galactique. Et tout en dépend. En quelque sorte, Arrakis est le détroit d'Ormuz peuplé de vers des sables géants. Cela fait directement écho aux enjeux actuels. D'ailleurs, la lutte pour le contrôle de l'épice conduit d'abord à une interdépendance instrumentalisée, puis à une guerre ouverte, c’est probablement là que nous voulons arriver aujourd’hui.

Voici deux citations. La première est tirée du roman, du protagoniste du roman : « Celui qui peut détruire une chose la contrôle. » — Paul Atréides

Et la seconde citation est une déclaration beaucoup plus développée d'Albert Hirschman, le saint patron de la géoéconomie, qui explique en substance comment les gains à l’échange peuvent aussi servir d'instrument de coercition : « le gain total qu’un pays donné tire des échanges n'est en réalité rien d'autre qu'une autre expression de l'appauvrissement total qui lui serait infligé par une interruption du commerce. »

Ce sont exactement les mêmes affirmations. Elles disent vraiment la même chose. Ce qui est intéressant avec ces deux déclarations, c'est que, qu'il s'agisse du personnage de Dune ou d'Albert Hirschman, elles sous-entendent qu'il faut être prêt à payer le prix de la destruction. Et c'est là, je crois, l'une des principales lacunes dans notre compréhension lorsque nous chercherons à comprendre où nous mène la géoéconomie. (Je pense que Dune relève davantage de la cosmoéconomie que de la géoéconomie, puisqu'il s'agit d'un récit interplanétaire.) Bref…

Alors, qu’en pensons-nous ? C'est un petit secret honteux parmi les théoriciens du commerce international : il s'agit, d'une certaine manière, du domaine de l'équilibre général. Tout doit s'imbriquer. Nous savons tous qu'il faut tenir compte de l'interdépendance des marchés, de la concurrence pour les facteurs de production, ce genre de choses. Et pourtant, la plupart du temps, lorsqu'on se penche sur des questions de politique économique, on se retrouve avec l'offre et la demande. On finit avec l’équilibre partiel. C'est donc ce que j'ai fini par faire, en essayant de proposer ma propre version. J'étais à la fois optimiste et inquiet à l’idée que certains travaux présentés à cette conférence ne rendent cette approche ridicule en proposant une véritable approche d'équilibre général en géoéconomie.

Il y a un artifice bien connu : une façon de faire de l’équilibre partiel tout en prétendant qu'il s'agit d'équilibre général, ce qui revient à présumer l'existence d'un bien extérieur qui, d'une manière ou d'une autre, n'est pas soumis à l’action publique, qui est parfaitement concurrentiel et qui est produit à rendements constants. Nous savons tous qu'il s'agit d'une esquive. C'est une façon de procéder et il vaut mieux faire ainsi que de renoncer à tout cadre compréhensible. J'ai trouvé excellent l'article de David Yang et Earnest Liu sur le pouvoir qui a été présenté hier. Mais j'ai été à la fois rassuré et déçu de constater qu'ils ont fait de même. Ils ont eu recours au même artifice. Nous pouvons donc raisonner en équilibre partiel.

Imaginons qu'un pays exporte un bien vers un autre, et bien sûr, imaginons qu'il y ait plusieurs biens. L'interdépendance instrumentalisée, c’est la possibilité pour un pays de menacer d'interrompre cet échange. Si l'on utilise un modèle standard de surplus du consommateur et du producteur, on s'attend généralement à ce qu’il y ait des gains des deux côtés. L'exportateur du bien réalise un surplus du producteur, représenté par le triangle inférieur. L'importateur réalise un surplus du consommateur. La menace que constitue l'interdépendance instrumentalisée est que l'on peut supprimer ces gains, ce qui prive les deux parties de ces gains. Lequel de ces gains est, selon nous, le plus important ?

En tant qu'économistes, même s’il faut une certaine quantification pour en être certain, il est presque certain que, la plupart du temps, le triangle rouge pâle supérieur sera plus grand. Il est beaucoup plus fréquent qu’un pays soit fortement dépendant de ses importations et ne dispose d’aucune bonne alternative qu’un exportateur ne dispose d’aucune autre possibilité. Cela s'explique non seulement par le nombre d'exportateurs potentiels (ou d'autres produits que l’on peut exporter ou d'autres marchés), mais aussi par la possibilité de réallouer les ressources. Ainsi, même si un nombre important de personnes sont employées pour produire pour un marché étranger, elles pourraient faire autre chose. À strictement parler, nous aurions tendance à penser que c’est la pente plutôt que l'élasticité. Nous pensons généralement que l'élasticité de la demande d'importations est nettement inférieure à l'élasticité de l'offre d'exportations et que les pertes de bien-être dues à la perte d'accès à un marché d'exportation sont généralement faibles.

Il y a deux choses à souligner ici. Premièrement, les personnes au pouvoir pensent plutôt le contraire. J’essaie de ne pas trop politiser mon propos, mais il est évident que nous avons un différend commercial inhabituel et assez déconcertant entre mon pays et son voisin du nord. Et la position du président américain est que les États-Unis n’ont besoin de rien venant du Canada, qu’importer du pétrole, de l’aluminium, de l’électricité, etc., du Canada ne leur procure aucun avantage, que les États-Unis subventionnent le Canada et que tous les bénéfices des échanges commerciaux se trouvent dans le triangle inférieur. Ce n’est pas de l’économie conventionnelle.

Je crains que nous ne prenions un peu trop à la légère le surplus du producteur ou l'exportation. Cela tient en partie au fait que, dans certaines situations, les ressources utilisées pour produire et exporter n'ont pas d’usages alternatifs facilement disponibles. Prenons un exemple concret : celui des sables bitumineux de l'Athabasca, en Alberta, au Canada. Actuellement, il n’y a pas vraiment d'autre débouché. Le pétrole est extrait en Alberta et acheminé vers le Midwest américain par oléoducs. La capacité des oléoducs qui permettraient de l'acheminer jusqu'à l'océan Pacifique est limitée. Dans ce cas précis, l'exportation du pétrole génère un surplus du producteur et l'interruption de cet échange pénaliserait les producteurs canadiens. Il y aurait donc une certaine perte de bien-être.

Le temps est toujours un facteur important. Et l'un des points communs à toutes ces situations est qu'avec le temps, ces deux lignes s'aplatissent considérablement. Les Canadiens travaillent à accroître la capacité de leurs oléoducs vers le Pacifique. Ce problème se posera donc moins. Il est également important de noter que cela vaut aussi du côté de la demande. Dans ce chaos, l’une des choses que l’on observe dans la crise pétrolière actuelle est qu'il n’y avait au départ aucune alternative au détroit d'Ormuz. Mais à mesure que le temps passe, nous trouvons des alternatives. Des itinéraires de substitution apparaissent. D'une certaine manière, l'élasticité de la demande augmente aussi avec le temps, de sorte que le pouvoir conféré par la capacité de perturber les échanges commerciaux est un atout qui s'amenuise. On peut l'utiliser un temps, mais pas indéfiniment.

Un autre point à souligner (puisque je vais parler de la taille des pays et du pouvoir que confère la taille) est que la petite économie ouverte classique qui produit un bien homogène échangé sur les marchés mondiaux et qui est incapable d'influencer les prix internationaux n'a, en principe, aucun pouvoir sur le commerce mondial. Or, un autre secret honteux de l'économie internationale est qu'en première approximation, il n’y a pas de petites économies. Même les économies de très petite taille produisent des biens différenciés. Nous le constatons, en partie, simplement en observant le monde et ce qui se passe lorsqu’on essaie de modéliser le commerce mondial, les schémas du commerce international.

Les modèles d'équilibre général calculable ont été « armingtonisés » dès le début, si bien qu’il faut toujours supposer que les pays produisent des biens différenciés lorsqu'on tente de modéliser plus fondamentalement les structures des échanges commerciaux. On aboutit ainsi à un modèle de type Eaton-Kortum, avec des avantages technologiques distribués aléatoirement, où presque chaque pays dispose, dans une certaine mesure, d'un pouvoir de marché significatif, bien que limité.

On peut certainement dire que tous les économistes de ma génération dont vous avez entendu parler ont été élèves de Rudi Dornbusch. Parmi les nombreux conseils qu'il m'a donnés et qui m'ont été très utiles dans la vie, il y a celui-ci : lorsqu'on n'écrit pas pour des étudiants de deuxième cycle, il ne faut jamais commencer par « prenons l'exemple d'une petite économie ouverte. » Il faut toujours commencer par « en Belgique ». Bien que la Belgique ne soit pas, à proprement parler, une petite économie. Elle produit en fait des biens différenciés.

Même dans l'exemple du pétrole canadien que j'ai utilisé, le pétrole est une matière première échangée à l'échelle mondiale. On parle certes d'un prix mondial du pétrole, mais comme je l'ai dit, les Canadiens n'ont actuellement aucun autre acheteur. Leur pétrole doit impérativement être acheminé vers le Midwest américain, car c'est là que passent les oléoducs. Il est également vrai que le Midwest américain n'a pratiquement aucune alternative au pétrole canadien. Une grande partie de la production pétrolière provient du bassin permien, mais les oléoducs ne passent pas par là. Et il s'avère que tous les pétroles ne se valent pas. Le pétrole canadien est plus lourd, tandis que le pétrole texan est un pétrole brut léger et peu soufré. Pour certaines applications, on a besoin du pétrole plus lourd et plus visqueux en provenance du Canada.

Donc, presque tout le monde a un certain pouvoir de marché. Alors, je ne sais pas. Peut-être les exportateurs de céréales ? J’imagine que si je me lançais sur le marché du blé, je me rendrais compte que le blé n’est pas un produit parfaitement homogène, qu’il y a différentes variétés de blé, etc.

En général, tout le monde dispose d'un pouvoir de marché, même si c'est un atout qui s’amenuise lorsqu'on tente de l'utiliser. Ainsi, chacun tire du commerce mondial un certain pouvoir de coercition. Néanmoins, la taille compte indéniablement. Les grands pays sont plus susceptibles de produire des biens pour lesquels il y a peu, voire aucun concurrent, ils ont plus de chances d’avoir plus de biens et services, donc plus de choses pour lesquelles le reste du monde dépend d’eux ; dans la mesure où l'on s’inquiète du surplus du producteur, ils ont de plus vastes marchés. La taille est donc un élément important de cette discussion. Elle est apparue dans l'article de Steve Redding présenté hier, où un facteur de taille était nécessaire pour les matrices, et nous avons pu déterminer son poids. La variable était le PIB. Il s'avère que l'élasticité du pouvoir vis-à-vis du PIB est de 0,78, ce qui est intéressant. Mais ma première réaction a été : « de quel PIB s’agit-il ? » J'y reviendrai dans un instant.

Lors d'une autre discussion, nous avons abordé les systèmes hégémoniques du commerce mondial et ce qui se passe lorsqu’un basculement se produit et que les États-Unis ne sont plus la puissance économique dominante. Comment le système s’en trouve-t-il affecté ? Mais il ne s'agit pas d'une perspective. À bien des égards, cela s’est déjà produit et aujourd’hui nous cherchons surtout à comprendre comment il faut agir dans un monde où cette situation est devenue une réalité. J'écris sur ce sujet car il est à la fois important et, je crois, intellectuellement très intéressant.

L'un des moyens de comparer les économies est d'utiliser le pouvoir d'achat de leur PIB. On pourrait se demander pourquoi ne pas utiliser simplement les valeurs en dollars. La réponse tient principalement à l'instabilité. Si l'on compare la zone euro aux États-Unis, on a l'impression que quelque chose de terrible s'est produit en Europe après 2008, mais il s'agit surtout d'une dépréciation de l'euro par rapport au dollar. Ce n'est pas un phénomène réel dans les deux économies. On utilise donc un indicateur comme la parité de pouvoir d'achat pour atténuer les fluctuations.

Si c’est ce critère que l’on utilise, il y a clairement une première économie mondiale et ce ne sont pas les États-Unis. En comparant les économies américaine et européenne, on constate qu'il y a en réalité trois superpuissances économiques mondiales selon cet indicateur. Il y a les États-Unis, la Chine, qui occupe clairement la première place, et l'Union européenne, ces trois économies étant quasiment de même taille. Ce n'est pas la vision du monde que le secrétaire au Trésor américain présenterait, par exemple, mais c'est celle que présentent les chiffres habituellement utilisés.

On me demande parfois : « ces comparaisons de parité de pouvoir d'achat sont-elles fiables ? » La réponse est simple : elles sont difficiles à établir. Il y a beaucoup de travail, mais beaucoup d’efforts y sont consacrés. C’est notamment un travail considérable dans le cadre du Programme de comparaisons internationales de la Banque mondiale. Ce n'est donc pas un travail facile. De nombreuses personnes ont déployé des efforts considérables pour effectuer ces calculs et les résultats concordent généralement avec d'autres indicateurs qui devaient aboutir au même résultat.

Alors, quelle est la taille de ces économies ? Quel est leur volume de production ? Nous vivons désormais dans un monde tripartite, où les puissances sont à certains égards presque de taille comparable, excepté que, numériquement, la Chine est incontestablement la plus importante. Et il y a des questions à propos de la cohésion politique, c’est-à-dire la capacité d'agir comme une seule entité, ce qui constitue sans doute la plus grande différence entre les États-Unis et l'Europe. Voilà le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui. Par conséquent, toute discussion sur la géoéconomie, toute discussion sur la stabilité hégémonique, doit garder à l'esprit qu'il n'y a pas d'hégémon, du moins pas au regard des chiffres. La Chine n'est pas encore assez grande pour jouer ce rôle, et les États-Unis ne le sont pas non plus. Nous ne vivons donc plus dans ce monde-là.

Il y a deux énigmes concernant ces comparaisons. Ceux qui lisent mon Substack savent que j'y ai consacré beaucoup de temps, car je les juge importantes, mais aussi parce qu'elles sont passionnantes. Commençons par celle qui m'a le plus occupé : la comparaison entre les États-Unis et l'Europe. Revenons un peu en arrière. En termes de parité de pouvoir d'achat (PPA), si l'on remonte à l'an 2000, les États-Unis et les 27 pays-membres actuels de l'UE ont aujourd'hui une taille économique comparable. Pourtant, si l'on utilise les comptes nationaux, les États-Unis ont beaucoup plus progressé que l'Europe. L'écart est bien plus important. Et il s'avère que la démographie joue un rôle bien moins déterminant que je ne le pensais. Bien que les États-Unis aient un taux de fécondité plus élevé et, jusqu'à hier, une immigration plus importante, c'est surtout la productivité qui explique cette différence. La productivité mesurée a progressé plus rapidement aux États-Unis qu'en Europe. Comment est-ce possible ?

Ces deux chiffres ont été compilés avec le plus grand soin par des personnes très compétentes et rigoureuses : les autorités statistiques nationales et le Programme de comparaison internationale. Comment peuvent-elles aboutir à des résultats aussi différents ? Eh bien, une chose que j’ai apprise après de nombreuses années dans ce domaine, c’est que lorsque l’on se retrouve face à une vraie anomalie, à un événement qui ne colle pas avec nos modèles, il est possible que les données soient erronées. Et c’est ce qui m’est arrivé. Cette littérature est, espérons-le, aujourd’hui oubliée, mais une abondante littérature s’est penchée sur les raisons pour lesquelles la baisse du dollar à la suite des accords du Plaza ne s’est pas traduite par une hausse des prix à l’importation. Et la réponse s’est avérée être que les données étaient erronées. Il s’agissait bel et bien de données erronées, de la même manière que cela pourrait être le cas ici.

Alors, comment calcule-t-on la croissance économique ? On parle souvent comme si les économies produisaient une « chose ». On parle d’« économies à un seul bien ». Et, vous savez, c’est très utile, mais c’est, bien sûr, une métaphore. Et parfois, cette métaphore pose problème. Notamment, nombre des biens que nous utilisons et dont nous dépendons au quotidien en 2026 n’existaient pas en 2000 ou ont été tellement transformés qu’ils sont devenus fondamentalement incomparables. Comment en tenir compte ? La réponse tient aux mesures hédoniques. On essaye de mesurer la valeur supplémentaire apportée par ce nouveau bien. Et là encore, les instituts statistiques y consacrent beaucoup d’efforts, mais il n’y a pas de norme internationale pour les ajustements hédoniques. En réalité, nous ne faisons pas les choses de la même façon. Et bien que ce soit difficile à documenter (même si cela semble être le cas), il apparaît que les agences statistiques américaines sont un peu plus agressives dans leurs ajustements hédoniques que les agences européennes, de sorte que les États-Unis pourraient, d'une certaine manière, accorder plus de valeur aux smartphones que ne le fait l'Europe.

Je ne pense pas que ce soit l'explication principale, même si je suis convaincu qu’elle en fait partie. Bien que mon explication repose en partie sur des faits et en partie sur ce qui donne une histoire plus séduisante, je crois surtout que, dans un monde d'échanges commerciaux, la métaphore de « l'économie à un seul bien » est très problématique. En réalité, nous produisons des combinaisons de biens différentes. J'ai eu énormément de mal à expliquer cela à certaines personnes, même à des personnes très brillantes. Permettez-moi donc de vous en donner une autre version.

Imaginez un monde où les taux de progrès technologique diffèrent selon les biens. Un modèle ricardien à un seul facteur suffit. Pour des raisons qui sont extérieures au modèle, il y a différents taux de progrès technologique et ces différences persistent. Ainsi, on a une croissance de la productivité beaucoup plus rapide dans les technologies de l'information que dans les coupes de cheveux, par exemple. Imaginons deux économies ; appelons-les « Amérique » et « Europe ». Imaginons que l'Europe accuse un léger retard technologique. Ce retard n'a pas besoin d'être important ; un retard d’an ou deux suffit. Quel serait alors la structure des avantages comparatifs ? L'Amérique aurait un avantage comparatif dans les biens dont le progrès technologique est le plus rapide, en raison de cet écart technologique. Il y aurait un écart technologique pour tout, mais il serait beaucoup plus important pour ceux pour lesquels la productivité augmente de 30 % par an.

Dans ce cas, quelle serait la structure des échanges commerciaux ? Eh bien, l’Amérique se spécialiserait dans les biens présentant les avancées technologiques les plus rapides, tandis que l’Europe se spécialiserait dans ceux dont les avancées technologiques sont moins rapides.

Quelle conséquence pour le niveau de vie relatif dans ce monde ? Rien. Il s’agit d’un monde en régime stationnaire. Les prix relatifs des biens aux avancées technologiques rapides diminueraient, si bien que les niveaux de consommation relatifs resteraient inchangés.

À quoi cela ressemblerait-il dans les comptes nationaux ? La réponse est simple : il faut une approche chaînée. La croissance économique et la croissance de la productivité seraient alors une moyenne pondérée de la croissance de la productivité dans chaque secteur dans lequel elle produit. Mais parce que les États-Unis sont spécialisés dans les secteurs où la productivité progresse rapidement, leur taux de croissance de la productivité sera plus élevé. C’est vrai, c’est ce qui se passe, et personne ne se trompe ici. Mais si vous en déduisez que l’Europe prend toujours davantage de retard, vous commettez une erreur. Il s’agit en réalité d’une situation parfaitement soutenable. On pourrait se demander : « comment l’Europe peut-elle combler son retard technologique ? » C’est une bonne question, mais cela n’indique en rien un retard croissant. Ce n’est pas le signe que l’Europe se transforme en un musée de sa gloire passée.

J'apprécie cette histoire, d'une part parce que j'aime l'Europe, mais aussi parce qu'elle correspond assez bien à ce que les données nous montrent. Cela ne doit pas exclure la possibilité d'un simple problème de données, mais je pense qu'il y a un véritable problème technologique et que le retard technologique est indéniablement réel. Il n'est pas considérable. D'ailleurs, il se situe presque entièrement du côté des producteurs. L'application semble la même des deux côtés de l'Atlantique. Voilà pour l'histoire. J’essaierai de revenir sur ses implications pour la puissance économique dans quelques minutes, mais passons à l'autre cas.

La Chine est l'autre cas où les chiffres présentent quelque chose d’intéressant. Je vais comparer la Chine et les États-Unis. C'est un peu plus simple. En termes de parité de pouvoir d'achat, la Chine est de loin la plus grande économie. En termes de dollars, aux taux de change actuels, la Chine reste significativement plus petite que les États-Unis. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce constat est en réalité bien connu. Ce que j'ai dit à propos de la technologie et de la comparaison entre l'Europe et les États-Unis a, pour une raison ou une autre, été négligé. Nous le comprenons parfaitement bien. C’est le modèle Balassa-Samuelson. À mesure que les pays se développent, la productivité croît en moyenne plus rapidement dans les secteurs produisant des biens échangeables que dans les secteurs des produits non échangeables. Il y a une relation systématique entre le niveau du PIB par tête, qu’il soit mesuré par la parité de pouvoir d'achat ou par le niveau apparent des prix.

Donc, les prix des produits électroniques sont similaires aux États-Unis et en Chine, mais les coupes de cheveux sont beaucoup moins chères en Chine. Ce sont deux constats tout à fait valides. La valeur du PIB en dollars reste nettement plus élevée aux États-Unis, même si l'écart se réduit. Mais la PPA est bien plus élevée en Chine. J'ai réalisé un nuage de points de Balassa-Samuelson à partir des données les plus récentes. Et je ne vous le montrerai pas, car c'est embarrassant : le résultat est trop parfait. L’ajustement est tellement bon que je me demande presque si quelqu'un n'a pas trafiqué les chiffres pour que cela paraisse correct. Bref, c'est très clair. Il n'y a donc pas de véritable mystère.

Bon, permettez-moi de vous donner un autre graphique qui me semble bien éclairer les choses et qui s'intègre bien aux autres. Mais d'abord, lorsqu'on parle de pouvoir, malgré la légère défense que j'ai faite de la Trumponomics, il s'agit avant tout de dépendance aux importations. Il s'agit donc de la production. Et plus précisément, de la production de biens échangeables. Nous voulons savoir qui détient une position dominante dans suffisamment de secteurs pour que la menace d’une interruption des échanges commerciaux s’avère réellement sérieuse, vraiment préoccupante.

Si l'on considère la valeur ajoutée manufacturière ; et il ne s'agit pas de valeurs ajustées en fonction de la parité de pouvoir d'achat, mais simplement de valeurs converties aux taux de change courants, mais pour une certaine raison les fortes fluctuations associées aux variations des taux de change sont ici beaucoup moins visibles (probablement parce qu’il s’agit de produits échangés). Il ne fait aucun doute que la Chine est l'atelier du monde et qu'elle possède de loin le secteur manufacturier le plus important. Ce n’est pas comme les États-Unis en 1950, où la production manufacturière dépassait celle du reste du monde réuni. Les États-Unis et l'UE, combinés, restent plus importants. Je ne l'ai pas mentionné, mais il s'avère que la valeur ajoutée manufacturière de l'UE et des États-Unis est quasiment identique. Ainsi, les chiffres de la production manufacturière correspondent en réalité aux chiffres de la parité de pouvoir d'achat. Ils indiquent donc que, sur cette base, les États-Unis et l'UE sont des puissances à peu près égales, chacune, prise séparément, étant inférieure à la Chine, mais qui sont ensemble plus importantes lorsqu’elles sont combinées.

Voilà donc notre classement, en quelque sorte, en termes de puissance mondiale. Ou plutôt, notre poids économique. Comment cela se traduit-il en pouvoir ? Il y a plusieurs questions importantes que nous devons nous poser. La première concerne ces chiffres bruts. Ils ne sont pas tout à fait bruts, mais ces chiffres déjà quelque peu retraités ne mesurent pas nécessairement pleinement l’ampleur des dommages qu’une interruption des échanges causerait à l’un des côtés des échanges, car ils doivent être ajustés en fonction de l'élasticité de la demande, de la substituabilité. L'étude de Yang et Liu a justement analysé tout cela et mis en évidence des écarts frappants. Taïwan est une économie relativement petite, et pourtant, si l'on veut vraiment imaginer les conséquences désastreuses d'une perturbation du commerce mondial, la simple possibilité qu'un événement vienne perturber l'approvisionnement taïwanais d'une grande partie des semi-conducteurs mondiaux serait un problème majeur.

Il y a aussi, bien sûr, les facteurs géographiques. Je ne pense pas que l'on parlerait autant de l'Iran si 20 % du pétrole mondial ne transitait pas par le détroit d'Ormuz. Il y aura donc des spécificités liées aux industries. Je salue Liu et Yang pour les efforts considérables qu'ils ont déployés pour traiter cette question. Je suis toutefois un peu inquiet quant à la précision de nos estimations de ces élasticités de la demande, qui sont pourtant cruciales. Ce n'est pas une critique ; je dis juste que c'est très complexe. Encore une fois, si vous avez consacré beaucoup de temps à la modélisation du commerce international au fil des ans (la longue et fastidieuse histoire des modèles d'équilibre général calculables), vous savez que les élasticités du commerce sont parmi les paramètres les plus difficiles à déterminer. En sommes-nous pleinement conscients ?

Soit dit en passant, c’est très important pour les comparaisons entre les États-Unis et l'UE. Concernant le niveau de vie, je pense que le constat est assez clair. L'Europe du Nord-Ouest, du moins, affiche une productivité inférieure d'environ 10 % (peut-être) à celle des États-Unis et un PIB par habitant inférieur de 20 à 30 %. Cela s'explique principalement par le fait que les Européens prennent des vacances, contrairement aux Américains. Et il n'y a pas lieu de s'inquiéter outre mesure. Quant à l'écart entre les taux de croissance de la productivité, il est, à mon avis, largement dû à des différences de composition industrielle qui n'ont pas nécessairement d'incidence sur les niveaux de vie.

J'ai fait un petit exercice. Je ne le publie pas ici, mais certains d'entre vous l'ont peut-être déjà vu. J'ai comparé deux pays : la Californie et la non-Californie. Imaginez que l’on divise les États-Unis en deux : d’un côté, la Californie ; de l’autre, le reste des États-Unis. La non-Californie ressemble beaucoup à l'Europe en termes de croissance de la productivité ! En fait, quand on parle de progrès technologique rapide aux États-Unis, on parle surtout de la Californie. Bien sûr, il y a aussi Seattle et quelques autres endroits. Mais dans une grande mesure, nous parlons surtout d'une partie de la Californie : la Silicon Valley.

Je suis un grand admirateur du rapport Draghi. Je suis quelque peu inquiet concernant certains aspects de la productivité, mais je pense que la plupart de ses recommandations doivent être appliquées. Il parle des capitaux, et l'un des points faibles de l'Europe est clairement l'absence d'un secteur du capital-risque comparable à celui des États-Unis. Mais où se situe ce secteur aux États-Unis ? Il ne se limite pas à la Silicon Valley, il est aussi présent à Sand Hill Road. Il se concentre probablement sur à peine un kilomètre carré du territoire américain.

Pourquoi est-ce important ? Le Texas affiche une croissance de la productivité légèrement supérieure à la moyenne nationale américaine. Mais elle est bien inférieure à celle de la Californie. Le Texas craint-il que la Californie n'instrumentalise sa domination technologique en lui coupant l'accès aux dernières avancées en intelligence artificielle ? (Cela serait peut-être une faveur, vu la situation actuelle.) Quoi qu'il en soit, le Texas craint-il que la Californie ne le prive d'accès à des technologies critiques ? La réponse est évidemment non, car nous sommes un pays. Notre Constitution comporte une clause explicite qui interdit une telle chose.

L'Europe doit-elle craindre qu'une future administration américaine ou même l'administration actuelle tente de la priver d'accès aux technologies critiques ? On ne peut pas écarter cette possibilité. Il y a donc un élément de pouvoir à prendre en compte. Et je doute fort que le calcul des élasticités, aussi intéressant soit-il, permette de répondre à toutes ces questions. Il y a donc des problèmes.

Une autre question que nous ne savons pas trancher se pose lorsque nous réfléchissons à la vulnérabilité à une forme d’interdépendance instrumentalisée créée par le retard de l'Europe dans les technologies avancées. C’est le cas, mais est-ce le seul cas ? Combien d'autres choses y a-t-il ? Existe-t-il des produits européens dont les États-Unis dépendent et dont ils seraient réellement privés si cet accès était interrompu ? D'ailleurs, il est incroyable d’en parler, mais c'est le monde dans lequel nous vivons.

Les exemples absurdes contribuent à rendre tout cela plus supportable. J'ai d'ailleurs plusieurs étagères de mon cellier remplies de boîtes de pâtes italiennes. La raison ? L'année dernière, le président Trump a menacé d'imposer des droits de douane de 100 % sur les pâtes italiennes. J'aurais été prêt à payer ces droits, mais je savais que le problème ne serait pas de payer le double, mais de voir les pâtes disparaître des rayons. Et s'il y a bien une chose qui n’est pas un substitut, ce sont les pâtes américaines. Voilà, c'est la réalité. Mais y a-t-il des choses plus importantes ? Tout le monde parle d'ASML. L’avantage autour de cette technologie n'est peut-être pas aussi important qu'on le pense, mais existe-t-il d'autres exemples ? La réponse est : je ne sais pas. Appeler à de nouvelles recherches, c'est bien ce que nous faisons toujours ici, non ? Mais je pense que ces choses sont vraiment importantes.

Voilà donc la confrontation entre les États-Unis et l’Europe. Qu'en est-il de la capacité de la Chine à instrumentaliser sa position dans l'économie mondiale ? Qu’en est-il de l'interdépendance instrumentalisée par la Chine ? Malheureusement, je n'ai pas eu accès à l'étude de Yang et Liu au moment de préparer cette conférence. Regardons le commerce mondial, en excluant les exportations intra-UE. Posons-nous la question : qui est la superpuissance du commerce mondial ? La réponse est : l'UE, et non la Chine. Certes, nous connaissons l'afflux de produits chinois, nous connaissons les excédents. Mais en réalité, les États-Unis arrivent assez loin en troisième position et l'UE est en fait plus importante.

Ces données proviennent du Mercator Institute for China Studies. Je ne les connais pas, mais ils ne se posent pas la question que je souhaite poser concernant l'interdépendance entre les États-Unis et l'UE. Ils se concentrent uniquement sur la dépendance vis-à-vis de la Chine et utilisent une mesure assez arbitraire de la dépendance aux importations chinoises. Les deux courbes continues représentent respectivement la dépendance des États-Unis et de l'UE aux exportations chinoises. Et ils neutralisent cet effet dans leurs calculs. J'imagine qu'ils ont estimé que l'accès aux pyjamas chinois n'est pas essentiel. Or, d'après ce que je sais en matière de géographie économique, la plupart des boutons mondiaux sont produits à Qiaotou, en Chine. Je n'en suis pas certain, mais il est possible que si le monde venait à manquer de boutons, les conséquences soient bien plus graves qu'on ne le pense.

Quoi qu'il en soit, il est intéressant de se pencher sur le graphique B de l'article de Yang et Liu présenté hier. Ils ne présentent pas d'agrégat européen, mais leur graphique semble effectivement aboutir au même résultat : les économies occidentales sont de plus en plus dépendantes de la Chine, et les États-Unis le sont même davantage que l'UE. Je ne sais pas trop quelle importance accorder à cela. J'ai été rassuré de constater que des chercheurs dont je comprenais bien la méthodologie arrivaient à une conclusion similaire. Il serait intéressant d’entrer un peu plus dans les détails.

Mais je n'irai pas plus loin, si ce n'est pour dire que la situation n'est pas aussi évidente qu'il n'y paraît. Qui est vulnérable ici ? Une partie de la réponse réside peut-être dans le fait que nous le sommes tous, même si les Chinois le sont apparemment moins que le reste d'entre nous. Les trois superpuissances sont toutes assez vulnérables à une interdépendance instrumentalisée.

Bon, revenons à notre point de départ. Nous vivons dans un monde où la menace de dommages économiques liés à une rupture des échanges commerciaux est bien réelle. Deux questions se posent alors. La première est : pourquoi ? Pourquoi agirait-on ainsi ? Or, tous les travaux que j’ai vus jusqu’à présent font un excellent choix, celui de ne pas tenter d’y répondre. Je suis, pour ma part, obsédé par le conflit Canada-États-Unis en ce moment. Si vous me demandez de quoi il s’agit, vous n’aurez pas la réponse avant un mois, car nous n’en avons aucune idée.

La réalité, comme Albert Hirschman aurait pu nous le dire il y a 80 ans, c'est que cela arrive. Les pays, les gouvernements ont des objectifs. Il y a d'anciens travaux en économie et en commerce international sur les objectifs non économiques et sur la meilleure façon de les atteindre, mais ils ne se penchent pas vraiment sur cette question. Au moins, certains ont fait le bon choix : on n'a pas besoin de répondre immédiatement à cette question. Il faut plutôt se demander : que peut-on faire, en supposant que notre gouvernement poursuive ces objectifs ? C'est évidemment une question importante. Si l'on veut comprendre pourquoi le monde a tant changé en deux ans, ce n'est pas parce qu'il y a eu un véritable changement des conditions objectives qui aurait dû conduire les pays à avoir des objectifs différents. C'est simplement que les pays avaient des objectifs différents, et c'est ainsi.

Voilà donc le choix stratégique, mais à un certain niveau, il nous faudra bien, à terme, essayer de comprendre les mécanismes sous-jacents. Et c'est là que, si je peux me permettre, je pense qu'il est essentiel d'associer les spécialistes des relations internationales à ces discussions. Certes, ils ne font pas de modèles formalisés. Ils ont une fâcheuse tendance à utiliser des matrices 2x2, mais ils sont fûtés. Ils ont longuement réfléchi à la question et ont ainsi perçu certains aspects de l'interdépendance internationale que les économistes ont, à mon avis, négligés.

L'autre question qui s’avère particulièrement cruciale avec les problèmes que nous rencontrons actuellement, c’est de savoir si l'on peut mesurer l'ampleur des dégâts causés par l’interruption des échanges commerciaux. On peut mesurer l'impact sur les économies lorsqu'un pays instrumentalise l'interdépendance. Mais dans quelle mesure les pays s'en soucient-ils ? Quelle est leur propension relative à supporter ces pertes ? Dans le cas des États-Unis et du Canada, je ne sais pas vraiment si l'on peut quantifier le coût d'une guerre commerciale en dollars. L'asymétrie est peut-être moins marquée qu'on ne le pense. Les pertes pourraient même être presque comparables, du moins en termes de dollars, mais, en pourcentage du PIB, elles seront évidemment bien plus élevées pour le Canada. D'un autre côté, les Canadiens savent plus ou moins pourquoi ils agissent ainsi, tandis que la grande majorité des Américains, eux, n’ont aucune idée des raisons pour lesquelles le gouvernement américain se comporte ainsi.

Bien évidemment, si l'on cherche à comprendre si et comment cette crise du Golfe persique prendra fin, il est indéniable que l'Iran souffre énormément. Jusqu'où est-il prêt à aller ? Pour mieux comprendre, il nous faut des politistes, et plus précisément des politistes spécialistes du pays, afin d'évaluer cette situation. La puissance mondiale ne se résume donc pas à la quantité de dégâts que l'on peut infliger, mais aussi à celle que l'on est prêt à accepter. Et nous n'avons pas de vraie réponse à cette question.

Mes dernières remarques.

Nous savons donc désormais que l'interdépendance internationale est un outil potentiel de coercition. Les pays peuvent l’utiliser pour atteindre leurs objectifs, quels qu'ils soient. Ils ont des objectifs géopolitiques. Ils peuvent utiliser la menace ou la mise en œuvre d'une interruption des échanges commerciaux pour infliger des dommages à d’autres pays afin de poursuivre ces objectifs. Tout d'abord, ils ont intérêt à tenter de modifier ex ante les calculs, en investissant dans des secteurs qui les rendent moins dépendants et donc moins vulnérables à ce type de coercition. Mais inversement, ils peuvent aussi chercher à orienter leurs échanges commerciaux de manière à rendre les autres pays plus dépendants.

Et c'est là qu'intervient Hirschman en 1945. D'ailleurs, son livre (National Power and the Structure of Foreign Trade) a en réalité été écrit en 1942. Il est stupéfiant de penser qu'il ait pu mener une telle réflexion juste après avoir échappé aux nazis et être arrivé aux États-Unis. Mais il affirmait au moins que les nazis avaient délibérément créé le plus de dépendance économique possible en Europe du Sud-Est. Cela va donc au-delà de ce genre d’image.

L'autre question est : que se passe-t-il si la coercition ne suffit pas ? ou qu’elle est excessive ? Si l'interdépendance instrumentalisée ne vous permet pas d'atteindre vos objectifs, l'étape suivante est le recours aux armes. Et si je reviens à ma première diapo, elle montre le conflit qui éclate lorsque les acteurs refusent d'accepter les conséquences de l’interdépendance instrumentalisée.

J'espère que quelqu'un sait ce qui se passe réellement, mais pour l'instant, du pétrole continue de transiter par le détroit d'Ormuz. Le contre-blocus fait très mal. Alors, que faire si l'on est le Corps des gardiens de la révolution islamique ? Eh bien, une réponse consiste à inciter ses alliés à étendre le conflit et à lancer des attaques de drones contre les oléoducs qui contournent le détroit.

En fin de compte, tout cela est à la fois fascinant et inquiétant. Je m'inquiète beaucoup des distorsions et des entraves au commerce mondial, de la duplication des efforts, des pertes de gains à l’échange dues à la volonté d'éviter une interdépendance instrumentalisée. Mais le plus grave, c'est que dès lors que les relations commerciales deviennent un instrument de puissance géopolitique, on peut se retrouver à faire des choses pour gagner en puissance géopolitique.

Sur cette note joyeuse, merci à tous. »

Paul Krugman, « Economic size and economic power », discours prononcé à la conférence de la BCE, 19 septembre 2026. Traduit par Martin Anota


Aller plus loin…

« Introduction à la géoéconomie »

« Le commerce pacifie-t-il les relations internationales ? »

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire