vendredi 30 janvier 2026

Présidence de la Fed : non, Kevin Warsh n'est pas qualifié pour le poste !

« Donc, Kevin Warsh sera le prochain président de la Fed. Le point positif de sa nomination est qu'il ne devrait pas pouvoir causer de grands dégâts, avec toutefois une réserve de taille (j’y reviens ci-dessous). La Fed est une république, pas une dictature ; les décisions clés sont prises par un comité au sein duquel le président ne dispose que d'une voix. Les présidents de la Fed ne peuvent orienter la politique monétaire que par la persuasion et Warsh manque de la crédibilité intellectuelle et morale nécessaire pour être efficace en la matière. Mais que Dieu nous vienne en aide si nous entrons dans une crise qui exige un leadership résolu de la Fed, comme celui dont a fait preuve Ben Bernanke pendant la crise financière ou comme celui dont Jay Powell fait preuve actuellement face aux attaques de Trump.

En l'absence de crise, je prévois que la majorité des collègues de Warsh l'ignoreront largement, sans pour autant afficher ouvertement leur mépris. Même une coalition entre les membres du Conseil des gouverneurs qui ont été nommés par Trump (Warsh, Bowman et Miran) ne suffira pas à remettre en cause la gestion responsable de la politique monétaire des autres gouverneurs.

Mais la barre est placée bien bas, et peut-être même plus bas qu'on ne le pense généralement. Car, même si je ne crois pas que Warsh nuira gravement à la politique monétaire, sa collègue trumpiste Michelle Bowman, vice-présidente chargée de la supervision financière, et lui pourraient bien anéantir le rôle de la Fed en tant qu'autorité de régulation financière.

Au moment où j'écris ces lignes, de nombreux médias présentent Warsh comme le partisan d'une politique monétaire restrictive. C'est une erreur de catégorie. Warsh est un animal politique. Il appelle à une politique monétaire restrictive et s'oppose à toute tentative de stimulation de l’économie lorsqu’un démocrate est à la Maison Blanche. Comme tous les trumpistes, il défend ardemment l’idée d’une baisse des taux d'intérêt depuis novembre 2024.

Ce qui est désolant, c’est que certains économistes proches des démocrates s'efforcent de nous rassurer quant aux compétences de Warsh. Cela rappelle la façon dont de nombreux économistes s'étaient ralliés à la nomination de Kevin Hassett à la tête du Council of Economic Advisers en 2017, alors qu'il était un pantin grotesque. Depuis, Hassett a dépassé toutes mes espérances, se révélant un flagorneur si outrancier que même Trump a pris conscience que sa nomination à la tête de la Fed serait un désastre à la fois financier et pour son image.

Des économistes indépendants, qui n'éprouvent pas le besoin de se faire bien voir des cercles du pouvoir, se montrent très directs au sujet de la nomination de Warsh. […]

Qu’y a-t-il derrière ce mépris ? Le rôle le plus marquant de Warsh dans le débat de politique économique a été joué dans les années qui ont suivi la crise financière mondiale, lorsqu'il était membre du Conseil des gouverneurs de la Fed et s'est farouchement opposé aux efforts de la Fed pour stimuler l'économie. Comme je l'avais noté à l'époque, ses arguments étaient confus et incohérents, mais il laissait entendre (sans l'affirmer clairement) que les actions de la Fed seraient inflationnistes malgré l’état déprimé de l’économie.

Il s'est complètement trompé. Certes, tout le monde fait de mauvaises prédictions. Mais quand cela vous arrive, vous êtes censé reconnaître vos erreurs et en tirer des leçons. Warsh ne l'a jamais fait. Au lieu de cela, il n'a cessé d'inventer de nouvelles raisons pour réclamer des taux d'intérêt plus élevés (notamment en avançant l’affirmation absurde selon laquelle les taux bas nuisaient à l'investissement des entreprises), tant qu'un démocrate occupait la présidence.

Comment une personne avec un tel dossier peut-elle se retrouver au poste économique le plus important au monde (même si je soupçonne que Warsh sera l'un des présidents de la Fed les moins influents de l'histoire) ? Je citerai cinq raisons, sans ordre particulier.

Tout d'abord, Warsh a épousé une immense fortune. Plus précisément, il a épousé la fille de Ronald Lauder, le milliardaire des cosmétiques (qui, curieusement, est une figure clé de l'obsession de Donald Trump pour le Groenland).

Deuxièmement, il a toujours été très doué pour s'attirer les faveurs des personnes influentes.

Troisièmement, c'est un baratineur redoutablement efficace. Désolé pour le jargon technique, mais je ne trouve pas d'autre façon de le dire. Écoutez Warsh parler de politique économique et vous l’entendez utiliser des grands mots qui impressionnent sans doute ceux qui n'y connaissent rien. Mais il n'y a aucun argument cohérent derrière ce jargon.

Quatrièmement, c'est un fidèle républicain qui veut toujours freiner l'activité économique lorsque les démocrates sont au pouvoir et la stimuler lorsque les républicains sont au pouvoir.

Cinquièmement, […] Donald Trump pense qu’il a le physique de l’emploi.

C'est un jour humiliant pour la Réserve fédérale, qui s'est toujours enorgueillie de son professionnalisme et jouissait d'un immense respect à travers le monde. Mais même la Fed ne peut se prémunir contre la folie qui s'empare de l'Amérique. »

Paul Krugman, « A bad heir day at the Fed. No, Kevin Warsh isn’t qualified », 30 janvier 2026. Traduit par Martin Anota


Aller plus loin...

« Les conséquences économiques du second mandat de Trump »

« Le premier siècle de la Fed »

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