« La Chine a fini l'année 2025 avec un excédent commercial record de 1 190 milliards de dollars. Cet excédent reflète la domination remarquable de la Chine en tant qu'exportateur de biens manufacturés. Mais il tient aussi de la faiblesse des dépenses des ménages chinois, qui limite la demande d'importations du pays et accroît la dépendance de son économie vis-à-vis des acheteurs étrangers pour absorber sa production domestique. Les partenaires commerciaux chinois s'opposent de plus en plus à cet excédent, comme en témoignent les efforts de l'administration Trump pour relever les droits de douane sur les exportations chinoises vers les États-Unis. Au sein des cercles politiques chinois, on reconnaît de plus en plus que la dépendance de l'économie aux investissements dans l’industrie et aux exportations est politiquement et économiquement insoutenable. Les dirigeants chinois cherchent à stimuler la consommation des ménages, un des objectifs de leur prochain plan quinquennal, mais la transition vers une croissance plus équilibrée nécessitera une réorientation majeure de leurs politiques.
Les faits
L'excédent commercial record de la Chine est porté par son secteur manufacturier de plus en plus puissant ; celui-ci représente environ 30 % de la production manufacturière mondiale en valeur ajoutée, un niveau de domination qui n’a été égalé que par les États-Unis juste après la Seconde Guerre mondiale. Le pays affiche régulièrement un excédent commercial (en exportant plus qu'il importe) depuis le milieu des années 1990. Ses exportations sont concentrées dans les secteurs des machines et du matériel de transport, des biens manufacturés, du textile, des produits chimiques et des produits alimentaires. En réalité, en atteignant 6,13 % du PIB en 2025 selon les estimations, l'excédent commercial de biens de la Chine est inférieur à son niveau historique lorsqu'il est rapporté à son économie. Cependant, compte tenu de la taille croissante de la Chine dans l’économie mondiale, cet excédent atteint un nouveau sommet lorsqu'il est rapporté au PIB mondial (1,01 % en 2025) (cf. graphique).
La Chine n’est pas devenue un géant des exportations du jour au lendemain. Dans les années 1980, les dirigeants chinois, sortis du chaos des années Mao, ont fait de la croissance économique leur priorité. Pékin a suivi l'exemple du Japon, de la Corée du Sud et de Taïwan en adoptant une stratégie de développement axée sur la mobilisation des ressources domestiques pour bâtir un secteur manufacturier tourné vers l'exportation. Les autorités locales ont amplifié cette dynamique en encourageant l'investissement dans ce secteur, notamment par des mesures telles que des allégements fiscaux, des prêts bancaires à taux avantageux et la mise à disposition de terrains appartenant à l'État. L'activité industrielle étant plus facile à taxer et à quantifier à des fins statistiques que le secteur des services, elle s'avère particulièrement attractive pour les responsables locaux soucieux d'atteindre les objectifs de croissance fixés par Pékin.
L'émergence de la Chine comme "atelier du monde" s'est accélérée après l’adhésion du pays à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001. La Chine a alors réduit ses droits de douane à l'importation, tandis que les États-Unis et d'autres partenaires commerciaux abaissaient les leurs. Les multinationales ont délocalisé leur production en Chine, d'abord pour profiter du faible coût de la main-d'œuvre, puis de plus en plus pour bénéficier d'infrastructures et d'une logistique performantes. Les exportations chinoises ont progressé en moyenne de 30 % par an entre 2001 et 2006 (soit à un rythme deux fois plus élevé que jusqu’alors) et la Chine a dépassé l'Allemagne en 2009 en devenant le premier exportateur mondial de marchandises.
Au cours des dix dernières années, les dirigeants chinois (et les responsables locaux suivant leur orientation politique) se sont particulièrement concentrés sur la production de haute technologie. Ils se sont appuyés sur des politiques incitatives et un soutien financier important pour promouvoir des secteurs tels que les énergies propres (véhicules et batteries électriques, énergie solaire), les matériaux avancés, les semi-conducteurs et l'industrie pharmaceutique. Dès le départ, l'un des principaux objectifs de cette politique, lancé en 2015 et souvent désigné sous le nom de programme "Made in China 2025", était de réduire la dépendance du pays aux importations dans des secteurs stratégiques, avec un succès considérable dans de nombreux cas. La Chine est aujourd'hui largement autosuffisante en matière d'équipements et de technologies utilisés dans la production d'électricité et le secteur ferroviaire et elle a considérablement réduit sa dépendance aux importations dans le domaine de l'électronique de pointe. La montée des tensions commerciales et géopolitiques sino-américaines depuis 2016 et le recours croissant aux contrôles à l'exportation par les Etats-Unis pour priver la Chine de produits de haute technologie (tels que les semi-conducteurs) ont renforcé la volonté de Pékin d'atteindre l'autosuffisance technologique.
L'excédent commercial de la Chine a de nouveau fortement augmenté depuis 2020, les choix politiques ayant aggravé les effets économiques de la pandémie de Covid-19 et un grave repli du marché immobilier. Pendant la pandémie, la demande mondiale de biens a explosé en raison des restrictions imposées à la consommation de services nécessitant un contact physique. Le secteur manufacturier chinois était bien positionné pour répondre à cette demande et les exportations ont fortement progressé. Cependant, les mesures de confinement strictes mises en place par la Chine ont étouffé le secteur des services, le principal pourvoyeur d'emplois. Contrairement à de nombreuses autres économies, le gouvernement chinois n'a fourni qu'un soutien financier limité aux ménages pour atténuer ce choc sur l'emploi. Même en 2025, l'emploi dans le secteur des services (qui représente 50 % de plus dans la rémunération totale du travail que le secteur manufacturier) n'a pas encore retrouvé son niveau d'avant la pandémie. La faiblesse du marché du travail a freiné la croissance des revenus et de la consommation des ménages et par conséquent la demande chinoise d'importations.
S’en est suivie une contraction sans précédent de l’activité immobilière, initialement déclenchée par la répression des pratiques financières risquées des promoteurs. La construction et les activités connexes, qui représentaient jusqu’à 30 % de l’économie chinoise à son pic, ont fortement reculé depuis 2021 et il n’y a pas de signe de reprise en vue. Afin de maintenir la croissance économique après l’effondrement du secteur immobilier, les autorités centrales et locales chinoises ont renforcé leur soutien à l’investissement dans l’industrie. Un outil essentiel a consisté à encourager les banques (pour lesquelles le logement constituait une source majeure de demande de prêts) à réorienter leurs prêts vers l’industrie.
Les entreprises manufacturières chinoises, confrontées à des capacités de production excédentaires et à une faible demande domestique, se sont tournées vers les marchés étrangers pour vendre. Depuis 2020, le volume des exportations chinoises a augmenté de 43 % (c’est-à-dire à un rythme plus rapide que la tendance pré-pandémique), tandis que le volume des importations n'a progressé que de 10 %. Les exportations chinoises ont le plus fortement augmenté dans les secteurs où la demande domestique était la plus faible, notamment celui des biens de consommation. La Chine a aussi fortement augmenté ses exportations dans les secteurs de haute technologie, en particulier dans des domaines où elle repousse les frontières technologiques, comme les panneaux solaires, les batteries, les véhicules électriques et la robotique.
De nombreux instruments de politique économique utilisés par les gouvernements centraux et locaux chinois pour promouvoir les exportations freinent les importations chinoises, en particulier en limitant la croissance de la consommation des ménages. Parmi ces outils, on peut citer le maintien prolongé d'une sous-évaluation du yuan (renchérissant ainsi les importations pour les ménages chinois), l'octroi de prêts bancaires à taux réduits aux entreprises manufacturières (se traduisant par une baisse de la rémunération des dépôts bancaires des ménages) et le versement de subventions publiques à l'industrie (au détriment des dépenses bénéficiant directement aux ménages, comme les programmes sociaux).
D'autres pays s'inquiètent de l’excédent commercial durablement élevé de la Chine et de ses pratiques commerciales. S'il est normal que les pays enregistrent des excédents ou des déficits commerciaux bilatéraux, l'important excédent commercial total de la Chine signifie que les autres pays importent davantage qu’ils exportent, un déséquilibre qui exerce une pression sur leurs producteurs locaux et pèse sur l'économie mondiale. Au cours des deux dernières décennies, les importations chinoises ont fait baisser les prix des biens aux États-Unis, profitant aux consommateurs, mais contribuant également au déclin de l'emploi dans le secteur manufacturier américain, un "choc chinois" (China shock) particulièrement douloureux pour les territoires des États-Unis fortement dépendantes de l'emploi des activités industrielles comme la fabrication de meubles, soudainement confrontées à la concurrence des importations chinoises à bas prix. Plus récemment, la montée en puissance de la Chine dans la fabrication de haute technologie suscite une inquiétude croissante, notamment dans les économies très développées comme les États-Unis, l'Allemagne et le Japon, quant à un "second choc chinois" (second China shock) susceptible de perturber même des secteurs très innovants comme la biotechnologie et l'industrie pharmaceutique.
Bien que l'administration Trump utilise des droits de douane contre la Chine, cet outil reste imparfait pour rééquilibrer les échanges commerciaux avec ce pays. Au cours de l'année 2025, le président Trump a relevé le taux moyen des droits de douane américains sur les importations chinoises de 21 % à 127 %, pour se stabiliser à 48 % en novembre, après une trêve dans l’escalade des mesures de rétorsion conclue entre Trump et le président chinois Xi Jinping. Si ces droits de douane ont contribué à réduire les importations américaines en provenance de Chine de 27 % et le déficit commercial de biens de 28 % (mesuré de janvier à octobre 2026 par rapport à la même période de l'année précédente), ils ont aussi entraîné des hausses de coûts et eu d’autres effets pervers. En effet, les exportations américaines vers la Chine ont également chuté brutalement durant cette période (de 23 %), Pékin ayant mis en œuvre ses propres mesures commerciales de représailles. Deuxièmement, les droits de douane américains sur les importations en provenance de Chine et d'autres pays ont renchéri les coûts pour les consommateurs et les entreprises américaines en 2025. Troisièmement, une partie des importations américaines, auparavant effectuées directement auprès de la Chine, transitent désormais via des pays tiers, comme le Vietnam, afin d'éviter les droits de douane, tout en restant majoritairement produites en Chine. Enfin, à l'échelle mondiale, les exportateurs chinois se sont tournés vers d'autres marchés pour écouler leurs produits, contribuant ainsi à l'exacerbation des tensions commerciales entre la Chine et ses partenaires commerciaux et accentuant les difficultés du système commercial international.
La forte expansion des capacités de production chinoises suscite aussi des inquiétudes croissantes en Chine quant à la déflation et à des guerres des prix féroces. Malgré l'accès aux marchés étrangers, les entreprises manufacturières chinoises présentent des signes évidents de déséquilibre entre une offre florissante et une demande atone. Le taux d'utilisation des capacités de production dans l’industrie chinoise (qui mesure la proportion des capacités de production effectivement utilisée par les entreprises du secteur manufacturier) a culminé à 79 % au milieu de l’année 2021 avant de légèrement diminuer pour atteindre les 75 %. La part des entreprises déficitaires dans l’industrie est passée de 20 % en 2019 à 29 % en 2024-2025, soit son plus haut niveau depuis vingt ans. Ces tendances touchent un large éventail de secteurs, des industries lourdes traditionnelles liées à la construction (comme le ciment) aux secteurs de haute technologie qui ont connu une forte hausse des investissements (comme les panneaux solaires), en passant par les secteurs tournés vers la consommation (tels que l'agroalimentaire). Bien que les prix à la consommation aient récemment connu une légère hausse, l'économie chinoise terminera l'année 2025 avec le onzième trimestre consécutif de déflation généralisée, la plus longue jamais enregistrée en Chine.
Ce que cela signifie
La pandémie de Covid-19 et le grave repli du marché immobilier ont accru la dépendance de l'économie chinoise aux exportations de biens manufacturiers comme moteur de sa croissance dans un contexte de résistance croissante des pays étrangers aux importations chinoises et de la capacité d'absorption toujours limitée de la production domestique. Si les dirigeants chinois reconnaissent de plus en plus les problèmes liés aux investissements excessifs dans l’industrie, les prescriptions de politique économique restent modestes au regard de l'ampleur du problème. En juin 2025, Pékin a annoncé de nouveaux efforts pour lutter contre "l'involution", terme désignant les guerres des prix féroces, en particulier dans les secteurs en situation de surcapacité. Cette campagne vise principalement à pousser les collectivités locales à ne pas encourager de nouveaux investissements dans les secteurs à risque de surcapacité, par exemple en limitant leur recours aux incitations fiscales. Cependant, elle ne reconnaît pas la nécessité de stimuler également la demande domestique. Le quinzième plan quinquennal chinois pour orienter la politique économique de 2026 à 2030, présenté en avant-première en octobre 2025 et dont la publication est prévue en mars 2026, semble privilégier des mesures progressives pour stimuler la demande domestique et notamment la consommation des ménages. Toutefois, ce plan reste axé sur la modernisation industrielle du pays, le secteur des services demeurant une priorité secondaire. Une approche plus globale, visant entre autres à dynamiser la consommation domestique et à développer le secteur des services, est probablement nécessaire pour réduire les déséquilibres externes et internes de la Chine. Tant qu’il n’y aura pas un changement plus décisif, la dépendance de la Chine à l'égard de la demande étrangère restera un sujet de discorde avec ses partenaires commerciaux et fera peser un risque sur la soutenabilité de sa croissance économique. »
Michael Hirson & Houze Song, « China’s export dominance: A sign of both economic strength and weakness », EconoFact, 15 janvier 2026. Traduit par Martin Anota
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