vendredi 31 juillet 2026

Chocs chinois : vers le Big One ?


« Les données du commerce chinois sont éloquentes : depuis 2020, on observe une forte hausse de l'excédent commercial national.

Depuis l'entrée de la Chine à l'OMC en 2000, l'histoire se divise en plusieurs phases : il y a tout d'abord eu une forte augmentation des excédents chinois, puis un nouveau phénomène dans l'économie mondiale, puis en 2008-2009 la Chine a atteint un plateau, suivi d'une forte hausse à partir de 2020, d'où les évocations de "choc chinois 1.0" et "choc chinois 2.0".

Établir une séquence à partir de ces deux phases distinctes de l'histoire économique récente n'est pas, en soi, une opération innocente ou purement empirique. La numérotation suggère l'idée d'une série, qui recèle toute la complexité de penser la répétition et la différence.

D'un côté, nous suggérons que les deux moments sont suffisamment similaires pour être regroupés sous une même rubrique : les chocs chinois. Nous affirmons une similitude essentielle. D’un autre côté, nous reconnaissons une différence : le second n'est pas le premier. Et en outre nous établissons une séquence temporelle : le second suit le premier.

Après le choc chinois 1.0 et le choc chinois 2.0, que viendra-t-il après ? Pourquoi pas un choc chinois 3.0, 4.0… ?

Avant d’examiner cette perspective vertigineuse, la question la plus immédiate est de savoir quelle est, exactement, la relation entre le choc chinois 1.0 et le choc chinois 2.0.

Brad Setser a exposé son analyse lors d’une conversation intéressante avec Markus Brunnermeier.

Le second choc chinois : en quoi cette fois-ci est-elle différente ?

Brad Setser a rejoint la Markus’ Academy pour une conversation en deux parties, consacrée au second choc chinois et au retour des déséquilibres mondiaux. Setser est chercheur principal au Council on Foreign Relations et ancien fonctionnaire du Trésor américain et du Bureau du représentant américain au commerce.

Brad Setser s’est focalisé sur l’économie. Je suis quant à moi intrigué par la construction historique.

Un point de divergence évident souligné par Brad Setser est que, bien que les deux chocs chinois soient des phénomènes généraux de l'économie mondiale, les principales économies qui sont à l’autre bout des excédents commerciaux de la Chine ne sont plus les mêmes.

Lors du choc chinois 1.0, la cible principale était les États-Unis. Lors du choc chinois 2.0, c'est l'Europe.

Il convient également de noter l’ampleur très différente du "décalage discursif".

Un aspect frappant du discours sur le premier "choc chinois" est que, en tant que sujet de discussion académique, il n'a été largement débattu qu’à partir du début des années 2010. Le graphique Ngram de Google pour "choc chinois" (avec toutes les réserves d'usage) le montre bien.

En 2013, David Autor, économiste du travail au MIT, David Dorn et Gordon H. Hanson ont publié dans l’American Economic Review leur article majeur sur le "syndrome chinois". En 2020, avec la parution de l'ouvrage de Matt Klein et Michael Pettis, Trade Wars are Class Wars, cette thèse s'est imposée comme un grand récit convaincant.

Cela ne veut pas dire que la menace de la concurrence chinoise n'ait pas été un sujet de débat politique américain par le passé. Ce serait absurde. Dans les années 1990, les inquiétudes liées à l’adhésion de la Chine à l'OMC se sont mêlées aux conflits antérieurs concernant les importations en provenance du Japon dans les années 1970 et 1980, ainsi qu'aux débats sur l'ALENA et la création de l'OMC.

Lorsque les exportations chinoises ont connu une forte hausse dans les années 2000, il a fallu un effort conjoint des élites démocrates et républicaines du Congrès pour contenir la montée du sentiment protectionniste et les critiques de manipulation de devise. L'autre grande préoccupation, à l'époque, était la possibilité que la Chine utilise son accumulation de bons du Trésor pour déstabiliser les marchés financiers et faire chuter le dollar. Ce ne fut pas le désastre qui s'est produit. Bien que Brad Setser, entre autres, insiste sur le lien entre les déséquilibres des comptes courants et le choc de 2008, l'actualité après 2007 concernait avant tout les banques occidentales, et non les gestionnaires des réserves chinoises. C'est le dénouement des flux bruts dans le secteur bancaire transatlantique qui a causé les dégâts, et non un raid de Pékin sur le marché des changes.

L'effet combiné de la récession en Occident et des mesures de relance domestique de la Chine a entraîné, après 2008, une contraction rapide de l'excédent commercial de la Chine, tant en valeur absolue qu'en pourcentage du PIB. C'est ce retrait, avec une brève remontée jusqu'à un nouveau plateau en 2015 (que Brad Setser aimerait qualifier de "mini-choc chinois"), qui a créé la rupture entre le premier et le deuxième choc chinois.

C’est au début des années 2010, en réfléchissant rétrospectivement au malaise social persistant de l’Amérique, que David Autor et ses co-auteurs ont réexaminé les données du marché du travail des années 2000 et identifié ce qu’ils ont appelé le "choc chinois" ou le "syndrome chinois".

Ce résultat était important car il a apporté une véritable précision au sentiment général, quoique diffus, que quelque chose allait mal. Leur estimation initiale était qu'un quart du déclin de la production manufacturière américaine était dû à la concurrence des importations. Ce chiffre était en phase avec les idées dominantes. Mais pour identifier ce choc, il fallait aller au-delà de ce qui faisait les gros titres et observer comment, dans les segments défavorisés du marché du travail américain, certains groupes de travailleurs du secteur manufacturier avaient été durement touchés et comment ces économies locales n'étaient pas parvenues à se redresser. Le plus frappant dans leurs études n'était pas tant l'ampleur considérable du phénomène, qui était immédiatement visible à l'œil nu, mais plutôt la possibilité d'identifier grâce à des méthodes appropriées un effet clair et marqué dans certains secteurs et certaines régions clés. Dans leur article initial de 2013, ils s'étaient attachés à préciser les secteurs les plus affectés :

En 2007, la Chine représentait plus de 40 % des importations américaines dans quatre secteurs [...] (bagages, chaussures en caoutchouc et en plastique, jeux et jouets, et carton découpé) et plus de 30 % dans 28 autres secteurs, dont l'habillement, le textile, le mobilier, la maroquinerie, les appareils électriques et la joaillerie.

Dans une étude ultérieure, les auteurs du "choc chinois" ont conclu que les pertes d'emplois entre 1999 et 2011 dues à l’intensification de la concurrence des importations chinoises se situaient entre 2 et 2,4 millions. Ce chiffre est significatif. Toutefois, au vu de la population active américaine de 152 millions de personnes en 2011 et des 47,2 millions de licenciements, de mises à pied et de démissions enregistrés au cours d'une année, exceptionnellement calme, on peut difficilement le qualifier de catastrophique.

L’idée centrale du "choc chinois 1.0" était que les dégâts dans les communautés affectées étaient concentrés et durables. Leur argument n'était pas avant tout d'ordre macroéconomique. Ce qui était frappant, c'était l'incapacité du modèle américain à assurer une reprise rapide et efficace.

Le point clé du discours sur le choc chinois 1.0 n’était pas tant de mettre en avant l’injustice de la concurrence chinoise que le dysfonctionnement des institutions politiques et sociales des États-Unis face aux chocs concentrés de la mondialisation.

Ce n'est bien sûr pas ainsi que le discours sur le "choc chinois" s'est imposé dans l'opinion publique. Il faudrait une enquête approfondie pour mieux comprendre comment un discours macrosocial et macroéconomique bien plus alarmiste a pu se développer. Malgré le décalage temporel avec les événements eux-mêmes, s'appuyant sur des revendications protectionnistes de longue date et sur une inquiétude profonde et justifiée concernant les inégalités et l'exclusion sociale aux États-Unis, une large majorité s'est prononcée en faveur du protectionnisme contre la Chine. Cela s'est pleinement concrétisé avec la première administration Trump en 2017, des années après que l'excédent commercial chinois avait atteint son pic. Il a été poursuivi par Biden et aujourd'hui sous le second mandat de Trump. Mais c'est aussi ce protectionnisme américain qui protège les États-Unis du choc chinois actuel.

Le choc chinois 2.0 est clairement différent. Non seulement le discours porte principalement sur l'Europe plutôt que sur les États-Unis, mais cette fois-ci, il n'y a aucun décalage entre le choc et la prise de conscience.

Le "choc chinois 2.0" peut s'inspirer du discours du "choc chinois 1.0". Et cela a pour effet de changer la donne. Parler de "choc chinois 2.0" n'est pas une découverte faite de façon rétrospective. C'est un cri d'alarme. Ses partisans tirent la sonnette d'alarme à mesure que la vague d'importations chinoises s'intensifie. Et ils sont entendus, presque immédiatement, au plus haut niveau.

Il s'agit donc d'une adaptation et d'un développement conscients. Et cela vaut également pour les secteurs industriels les plus touchés. Les victimes américaines du choc chinois 1.0 étaient des industries manufacturières à faible valeur ajoutée et bas de gamme. Le choc chinois 2.0 est bien différent. Il menace des biens manufacturés haut de gamme : les voitures et l'ingénierie européennes. Contrairement aux études sur le choc chinois initial, il n'est pas nécessaire de recourir à une économie sophistiquée pour identifier l'industrie automobile européenne comme la principale victime potentielle. Et il ne s'agit pas d'un secteur industriel marginalisé, laissé pour compte par le reste de l'économie, comme les jouets, les articles en caoutchouc et les meubles aux États-Unis dans les années 2000. C'est un secteur industriel de premier plan, dont les travailleurs bénéficient de conditions parmi les meilleures jamais obtenues par les cols bleus dans le monde.

Le type de "choc chinois" est différent. On ne problématise pas le choc de la même façon. Et il en va de même pour "la Chine" qui provoque le choc chinois 2.0.

Contrairement aux critiques qui s'accrochent à un modèle de continuité selon lequel les excédents de la Chine sont inexorablement tirés par son modèle de croissance, ce changement est un point important à souligner.

Bien sûr, à Pékin, le Parti communiste est toujours au pouvoir et il continue de donner la priorité à la croissance. La consommation domestique chinoise continue d’être faible et la propension à investir de la Chine est sans précédent. À un niveau d'abstraction macroéconomique très général, on peut donc suggérer une continuité. Mais dès que l'on va au-delà de ces généralités, cette continuité s’étiole et l’idée même de chocs chinois 1.0 et 2.0 apparaît de plus en plus problématique.

Même les chiffres macroéconomiques mis en avant par Brad Setser suggèrent qu'il se passe quelque chose de nouveau.

La première vague d'exportations des années 2000 est survenue au début du développement économique de la Chine. Elle a été fortement alimentée par les investissements privés étrangers. Il s’agissait véritablement de l’intégration de la Chine à la mondialisation selon les conditions imposées par l'Occident. Le choc a tenu au fait que l'immense main-d'œuvre et le potentiel productif de la Chine étaient intégrés aux chaînes d'approvisionnement occidentales, et ce, en grande partie selon les modalités définies par l'Occident.

Lorsque Kaiser Guo m'a demandé cet été à Dalian si l'on pouvait considérer cela comme une répétition de l'histoire de Karl Polanyi dans son ouvrage La Grande Transformation (1944), je pense, avec le recul, que j'aurais dû dire que le choc chinois 1.0 présentait, en effet, des caractéristiques polanyiennes.

L'intégration de la main-d'œuvre asiatique aux chaînes d'approvisionnement mondiales fut un phénomène de mondialisation radicale qui peut être comparable à l'arrivée massive des céréales du "Nouveau Monde" sur les marchés européens au dix-neuvième siècle, ou encore aux migrations massives vers les États-Unis avant 1914. Ces flux mondiaux ont provoqué un choc brutal, déclenchant ce que Polanyi aurait appelé un "double mouvement", c'est-à-dire une réaction des intérêts concernés pour contenir la perturbation des structures sociales existantes résultant de la mondialisation. Cela semble être une bonne description pour le discours américain sur le commerce qui a connu une rupture dans les années 2010 et a bouleversé le modèle de libre-échange de l'OMC.

En ce sens, Trump 1.0 et le Brexit peuvent tous deux être considérés comme des exemples tardifs de réaction polanyienne au choc chinois 1.0. Le choc chinois 2.0, cependant, est différent.

Ce qui alimente le choc chinois 2.0, c'est toujours la macroéconomie. Les excédents commerciaux sont toujours et partout des phénomènes macroéconomiques. Mais ce qui façonne les flux exacts de marchandises et leur destination, c'est toute une génération d'investissements et d'innovations par les entreprises et ingénieurs chinois, ainsi que la politique industrielle très efficace de la Chine, opérant aux niveaux national, régional et local.

Le choc chinois 2.0 n'est pas simplement un choc de mondialisation déclenchant une réaction sociale à la Polanyi. C’est un choc post-polanyien. Ce que la Chine fait dans les années 2020, c’est un choc de politique industrielle d'envergure mondiale.

Il s'agit d'un choc commercial de nouvelle génération, une nouvelle phase de l'histoire économique mondiale qui résulte d'une réflexion politique de la part de la Chine sur le choc chinois 1.0.

Il n’y a pas que l’Occident qui a tiré des conclusions du choc chinois 1.0. Pékin en a également tiré des leçons.

Déjà au début des années 2000, Pékin a décidé de modifier la position de la Chine dans la chaîne de valeur mondiale après son adhésion à l'OMC. En vingt ans, l'objectif affiché de la politique chinoise était de remonter dans les chaînes de valeur et de participer à l'économie mondiale selon ses propres termes, en s'appuyant sur son leadership technologique. C’est cette vision qui a guidé la politique industrielle nationale. Elle a également animé les entrepreneurs et les ingénieurs chinois, pour des raisons commerciales, bien sûr, mais aussi par fierté et ambition nationales.

La conclusion ?

Il ne faut pas prendre trop au sérieux la continuité essentielle qu'implique la numérotation.

L’expression "choc chinois 2.0", faisant suite au 1.0, se comprend mieux comme symptomatique du processus par lequel nous nous habituons progressivement à être "secoués" par la Chine.

Le risque est qu'en suggérant une trop grande continuité, le concept de séquence minimise en réalité le caractère dramatique de ce à quoi nous sommes confrontés : rien de moins qu'une transformation complète de la division industrielle du travail à l'échelle mondiale.

Pour parler de "chocs", il faudrait peut-être emprunter la terminologie de la sismologie ; dans ce cas, le choc chinois 1.0 était un "séisme précurseur" et ce à quoi nous sommes confrontés dans les années 2020 est l’événement principal.

Si l’on prend le système énergétique comme guide (un choix discutable sans aucun doute), on pourrait même être tenté de se demander si ce que l’on vit n’est pas les signes avant-coureurs du "Big One". »

Adam Tooze, « Chartbook 462: China shocked - beyond 1.0 and 2.0 to the "Big One" », 29 juillet 2026. Traduit par Martin Anota



Aller plus loin…

« La concurrence chinoise et le déclin de l’emploi américain » 

« Les effets durables du choc chinois sur le marché du travail américain »

« Quel est l’impact de la concurrence chinoise sur l’emploi et les salaires en France ? »

« La concurrence chinoise ne s’exerce pas que sur les pays développés » 

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