jeudi 27 août 2026

La compression chinoise : une réponse aux critiques

« Notre récent document de travail du PIIE et l’article ultérieur que nous avons publié dans Foreign Affairs ont détaillé comment la puissance exportatrice de la Chine dans l’industrie freine l’industrialisation des pays les plus pauvres, ce que nous appelons la "compression chinoise" (China Squeeze). Nos travaux ont suscité de nombreuses réactions, notamment de la part du ministère chinois des Affaires étrangères. En particulier, Adam Tooze, dans son Chartbook sur Substack s’est penché avec sérieux sur la compression chinoise, ainsi que l’ouvrage sur l’Inde (A Sixth of Humanity: Independent India's Development Odyssey), coécrit par l’un d’entre nous. Derrière ces réponses et celles d’autres personnes se cachent cinq propositions erronées, à savoir :

1. La compression chinoise concerne principalement l’Inde.

2. Les chocs chinois 1.0 et 2.0 sont réels, mais pas la compression chinoise.

3. L'incapacité des pays à revenu faible et intermédiaire à s'industrialiser a peu à voir avec la "compression chinoise" et tient entièrement à leurs problèmes domestiques.

4. La domination continue de la Chine sur les produits peu intensifs en compétences résulte de facteurs technologiques et n'a rien d'exceptionnel, parce que chaque trajectoire de développement est unique.

5. Les pays riches n'ont pas "cédé" du terrain dans les secteurs peu intensifs en compétences par pure bienveillance et rien ne permet d'attendre de la Chine qu'elle le fasse.

Examinons chaque proposition tour à tour.

1. Une préoccupation indienne

En invoquant les arguments développés dans l'ouvrage A Sixth of Humanity et l'incapacité de l'Inde à développer une industrie manufacturière peu intensive en compétences, Tooze laisse entendre que la "compression chinoise" est une préoccupation indienne : "Je me concentre sur l'Inde car elle est le pendant de la Chine et le point de référence implicite du discours sur la 'compression chinoise'".

Nos articles sur la compression chinoise se concentrent sur les pays à revenu faible et intermédiaire (sans aucune mention de l'Inde) et soulignent clairement que cette compression affecte de nombreux pays, et pas seulement l'Inde. Ce sont les pays en développement eux-mêmes qui sont les mieux placés pour répondre à la question de savoir si la concurrence chinoise menace leur industrialisation. Plusieurs pays en ont déjà subi les conséquences. Les décideurs politiques de l’ASEAN, par exemple, débattent depuis longtemps des moyens de contrer la puissance des exportations chinoises (voir l’un des articles détaillés du Financial Times à ce sujet). Les émeutes étudiantes en Indonésie ont été attribuées au ralentissement de l'industrialisation causé par la concurrence chinoise. Le Financial Times a rapporté qu'environ 60 usines textiles en Inde ont fermé leurs portes entre 2022 et 2025.

La compression chinoise se manifeste non seulement dans les articles, mais aussi dans les données. Le graphique ci-dessous montre que les mesures antidumping prises par les pays à revenu faible et intermédiaire à l’encontre des entreprises chinoises sont passées d'un nombre négligeable à 52 en 2025. Cette hausse correspond globalement à la progression de la part de marché des exportations chinoises à l'échelle mondiale (graphique 2 de notre document de travail) qui a culminé au milieu des années 2010. Le nombre moyen de mesures est passé d'environ 13 entre 2000 et 2014 à 33 entre 2021 et 2025. (Le nombre d'enquêtes antidumping a triplé, passant d'environ 15 à 54 sur la même période.)

L'Inde est le pays qui a imposé le plus grand nombre de mesures antidumping à l'encontre de la Chine, mais le Brésil, la Turquie, le Vietnam, l'Afrique du Sud, l'Indonésie, le Pakistan, le Pérou, l'Argentine, la Malaisie et la Thaïlande y ont régulièrement recours. A certains égards, ces actions reflètent concrètement les inquiétudes des pays à revenu faible et intermédiaire face à la concurrence chinoise.

2. La Chine peut choquer l'Occident, mais pas le reste du monde

Tooze distingue les chocs chinois 1.0 et 2.0 de la "compression chinoise" car les premiers sont "réels" et le second "contrefactuel". Cette distinction et l'emploi du terme "contrefactuel" sont étranges, voire déplacés, car conceptuellement les trois sont contrefactuels : "que se passerait-il si… ?".

Plus fondamentalement, cette distinction suggère que la capacité de la Chine à exporter des biens industriels peut nuire à l'industrie manufacturière occidentale, mais qu’elle ne pourrait pas nuire à celle des pays à revenu faible et intermédiaire. En d'autres termes, la concurrence chinoise n'est une réalité que pour l'Occident riche, et non pour le reste du monde pauvre, comme si même le "privilège" d'être victime était l'apanage du premier.

Notre mécanisme rejoint celui d'Atkin, Costinot et Fukui [2026], qui montrent que la montée en puissance de la Chine a freiné le développement des économies africaines en limitant leur potentiel de croissance. En outre, les données mentionnées précédemment à propos des mesures prises par les pays à revenu faible et intermédiaire à l’encontre des importations chinoises ne font que corroborer ce constat.

Si la concurrence de la Chine sur leurs marchés est bien réelle, la concurrence sur les marchés tiers (la "compression chinoise") ne l’est pas moins. La différence est que, sur leurs marchés, ils peuvent agir, ce qui est visible ; sur les marchés tiers, ils ne disposent d'aucun instrument pour répondre. Puisque nous ne voyons pas de tels instruments sur les marchés tiers, on pourrait avoir tendance à conclure que la concurrence chinoise n'existe pas.

3. Des problèmes domestiques, et non la compression chinoise

Comme le dit Tooze, "qui peut sérieusement affirmer que les principaux problèmes qui affectent le développement de l'Afrique du Sud ou du Nigeria, centres majeurs de sous-emploi de masse en Afrique subsaharienne, sont dus à la concurrence chinoise à bas prix, alimentée par la politique industrielle de Pékin, ou à la sous-évaluation du yuan ?" et "comme en témoignent d'innombrables exemples, les économies en développement à bas salaires et à faibles revenus ne constituent pas, en elles-mêmes, une base de production compétitive".

Cette vision verse dans une dichotomie simpliste, voire grossière.

Deux choses peuvent être vraies simultanément. L'Inde et d'autres pays à revenu faible ou intermédiaire pourraient exporter davantage et mieux concurrencer la Chine sur le marché des exportations de produits peu intensifs en qualifications si leurs capacités domestiques (leur capital humain, leurs institutions et leurs politiques publiques) étaient meilleures. Et, à capacités domestiques données, ils pourraient exporter davantage si la Chine était moins compétitive ou si ses politiques étaient moins "offensives".

Même l'ouvrage A Sixth of Humanity n’établit pas la dichotomie que Tooze lui attribue. L'idée que le miracle chinois des exportations et de la croissance n'aurait rien à voir avec l'ouverture des marchés des pays riches et serait uniquement dû aux actions de la Chine tient à une mauvaise interprétation que Tooze  fait du livre. Comme il le formule : « Ne cherchez pas des opportunités dans la division du travail grâce au libéralisme des économies avancées, cherchez plutôt à comprendre le contraste entre l'économie politique de la République populaire de Chine maoïste et celle de l'Inde post-indépendance».

Par ailleurs, même des chercheurs et des décideurs politiques chinois ont reconnu que l'ouverture des marchés occidentaux et l'adhésion de la Chine à l’OMC, qui a créé des opportunités à l'échelle mondiale, ont été essentielles à la réussite économique de la Chine. Cette convergence économique en général et le décollage de la croissance de la Chine et de l'Inde en particulier ont coïncidé avec l'ère de l'hypermondialisation ; c’est le propos de l'article paru dans Foreign Affairs et signé par Dev Patel, Justin Sandefur et l'un d'entre nous.

4. La domination chinoise n'a rien d'inhabituel

Au-delà de la rhétorique, l'argument principal de Tooze semble être qu'il n'y a rien d'inhabituel à ce qu'un pays aussi riche que la Chine continue de dominer les secteurs peu intensifs en qualifications. Il dit : "Il est vrai que l'Europe et les États-Unis se sont retirés relativement tôt du travail à faible qualification. Mais la technologie a clairement évolué… Ce qui explique de loin la persistance de l’industrie 'peu intensive en qualifications' en Chine, ce sont sans doute les effets de réseau des chaînes de valeur complexes. En réalité, l'étiquette 'peu intensive en qualifications' passe peut-être à côté de l’essentiel".

Nos travaux ne sont pas les seuls à documenter le caractère inhabituel du commerce chinois. Le Substack de Yasheng Huang pose exactement la même question : "L’énigme n'est pas de savoir pourquoi la Chine exporte des voitures, mais pourquoi elle exporte encore des t-shirts". Nos points de référence sont (i) la part des exportations mondiales de la Chine rapportée à sa part dans la population active non qualifiée mondiale et (ii) sa part des exportations mondiales rapportée à celles des pays riches actuels à des stades comparables de leur développement. Le point de référence de Huang est le ratio exportations/importations de ces produits au fil du temps. Certes, d'un point de vue méthodologique, chaque point de référence repose sur des hypothèses différentes et n'est donc pas définitif. Ce qui rend notre argument sérieux, voire convaincant, c'est que tous ces points de référence convergent, montrant que l'écart par rapport au point de référence pertinent est si important qu'il justifie le terme "inhabituel". Ceci a des implications directes pour les pays à revenu faible et intermédiaire qui souhaitent développer leur secteur manufacturier.

Il est également important de préciser que nous ne suggérons pas que la part des exportations de chaque pays soit proportionnelle à sa part de la population active, et notre argument principal ne l'exige pas. Notre premier point de référence s’appuie sur l'hypothèse de symétrie entre les pays : si les pays disposaient de fondamentaux similaires (c'est-à-dire de préférences et de technologies similaires), la part d'un pays dans les exportations mondiales devrait être globalement proportionnelle à sa part de la main-d'œuvre mondiale peu qualifiée. Bien entendu, des différences entre pays peuvent bien sûr apparaître chaque année en raison des différences dans ces fondamentaux. Elles ne constituent cependant pas le cœur de notre argumentation.

La véritable énigme réside dans l'évolution de la part de marché des exportations au fil du temps. Vers 1995, la part de la Chine dans les exportations mondiales était similaire à sa part de la main-d'œuvre mondiale peu qualifiée. Depuis, la Chine a vu sa part dans la main-d’œuvre diminuer, tout en continuant à gagner des parts de marché à l'exportation, et l'écart qui en résulte est aujourd'hui quantitativement très important. Cela concorde également avec l'argument central de Huang : le ratio entre exportations et importations chinoises de biens non qualifiés a augmenté au fil du temps, alors que la théorie ricardienne prédit qu'il devrait diminuer avec le développement et la hausse des salaires.

Les performances commerciales inhabituelles de la Chine au fil du temps pourraient refléter une combinaison de deux ensembles de facteurs : (a) une augmentation de la productivité chinoise relativement aux autres pays, due à la technologie, à la taille, à la logistique, aux chaînes de valeur et à l’organisation ; et (b) des distorsions induites par les politiques publiques, notamment la compression des salaires et la sous-évaluation du taux de change, pour lesquelles le FMI et Brad Setser ont fourni de nombreuses preuves.

Tooze adhère à un sous-ensemble spécifique de la première explication : les effets de réseau découlant de chaînes de valeur complexes. Mais son affirmation selon laquelle ces forces sont "largement prépondérantes" et jouent un rôle bien plus important que les distorsions pour expliquer la domination chinoise dans les secteurs à faible qualification est audacieuse et non étayée par les données empiriques. Nous serions les premiers à admettre que ni nous ni d’autres n’avons établi la contribution relative de ces facteurs. Mais affirmer que l’explication se résume à une efficacité chinoise supérieure relève du même piège binaire. Plus vraisemblablement, toutes ces forces sont à l’œuvre. On ne peut pas ignorer leurs effets en se contentant de requalifier la domination en efficacité.

Deux autres points méritent d’être soulignés. Premièrement, si l'accent mis par Tooze sur les chaînes de valeur, l'agglomération, la logistique et la technologie est plausible, il explique la persistance de l'avantage de la Chine, mais ne permet pas d’établir l'absence d'effets néfastes pour les nouveaux entrants. En effet, les effets de réseau pourraient constituer l'un des mécanismes à l'origine de la compression. Deuxièmement, le contrôle des chaînes de valeur, de la logistique et des intrants intermédiaires peut lui-même engendrer des distorsions s'il confère à la Chine un pouvoir de marché. Lorsque les capacités s'accumulent grâce à la production, l'écosystème dense de fournisseurs d'un acteur établi peut simultanément accroître l'efficacité mondiale aujourd’hui et rendre plus difficile l'acquisition, par les concurrents potentiels, des capacités nécessaires à l'avenir. Ce mécanisme est au cœur de nombreuses affaires antitrust intentées à l’encontre de grandes entreprises technologiques aux États-Unis.

Il y a également plusieurs éléments de preuve qui mettent en évidence l'action du second ensemble de facteurs. Mattoo, Mishra et Subramanian [2017] ont montré que l'appréciation du renminbi a un effet positif significatif sur les exportations des pays à revenu faible et intermédiaire vers les marchés tiers – le mécanisme précis sous-jacent à la "compression chinoise". De plus, la part de la Chine dans les exportations a fluctué depuis le milieu des années 2010 (cf. graphique 13 de notre document de travail), parallèlement aux fluctuations du renminbi. De telles variations sur des périodes relativement courtes sont peu susceptibles d'être expliquées par des facteurs qui évoluent plus lentement comme la compression des salaires et une efficacité supérieure.

Et, bien sûr, une question se pose : si le renminbi est aussi sous-évalué, l'excédent extérieur chinois aussi massif et aussi concentré dans l’industrie peu intensive en compétences et le secteur manufacturier allemand aussi menacé que l'a soutenu Brad Setser, pourquoi ces forces n'affecteraient-elles pas également les performances à l'exportation des pays à revenu faible et intermédiaire concurrents ?

5. L’obligation de "céder" de l'espace d'exportation

Dans nos travaux, nous avons utilisé l'expression "céder" de l'espace d'exportation, qui pourrait être interprétée comme une prescription normative. De nombreux critiques ont soutenu que les économies riches actuelles ne "cèdent" pas d'espace par pure bienveillance envers les pays plus pauvres. Il ne devrait pas y avoir d’obligation pour la Chine de le faire. Nous partageons ces deux points de vue. Cependant, dans la mesure où l'occupation de l'espace d'exportation résulte d'interventions politiques de la Chine, cela justifierait des conclusions normatives.

Une dernière remarque. Il est indéniable qu'un discours occidental excessivement critique envers la Chine imprègne le débat public. Toutefois, la réaction instinctive à ce discours ne doit pas être un soutien excessif à la Chine, ni une apologie de celle-ci. Le mercantilisme chinois a apporté de nombreux bienfaits à l'échelle mondiale (la Grande Modération, le verdissement de l'économie mondiale, etc.), comme l'un d'entre nous l'a récemment écrit.

Mais il devrait être possible d'aborder ses potentiels effets pervers sans que l’on balaie ces discussions en les qualifiant de "tendancieuses" et de "partiales". Si l'impérialisme occidental, et plus particulièrement le mercantilisme britannique, a engendré des préjudices et une désindustrialisation des colonies, l'équilibre exige que le mercantilisme chinois soit soumis à un examen similaire. La Chine ne saurait être soustraite à l'analyse historique, ni même reléguée en dehors de l'histoire sous prétexte que certaines attitudes occidentales actuelles à son égard nous déplaisent. »

Shoumitro Chatterjee & Arvind Subramanian, « The China Squeeze: A response to our critics », PIIE, Realtime Economics (blog), 26 août 2026. Traduit par Martin Anota

 

Aller plus loin…

« La concurrence chinoise ne s’exerce pas que sur les pays développés »

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