lundi 17 août 2026

Sanctionner un pétro-État ? Les effets du prix plafond sur le pétrole russe

« En réponse à l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022, le G7 a imposé un prix plafond de 60 dollars le baril pour tout le pétrole russe transporté par des pétroliers détenus, assurés ou exploités par des compagnies occidentales. De nombreux analystes prévoyaient que cette mesure se retournerait contre ses concepteurs, certains avertissant même que le prix du pétrole pourrait atteindre 380 dollars si la Russie ripostait en réduisant sa production.

Dans un article publié dans l'American Economic Review, les auteurs Simon Johnson, Lukasz Rachel et Catherine Wolfram affirment que des plafonds strictement appliqués peuvent en fait augmenter la production pétrolière et faire baisser les prix mondiaux lorsque l’on tient compte de facteurs tels que le pouvoir de marché, l'incertitude et les contraintes financières.

Rachel et Wolfram se sont récemment entretenus avec Tyler Smith pour expliquer pourquoi l'intuition des manuels concernant les prix plafonds ne s'applique pas au cas de la Russie et comment leur cadre pourrait être utilisé pour fixer des plafonds à l'avenir. […]

Tyler Smith : Pourquoi pensiez-vous qu'il était temps d'élaborer une nouvelle théorie des prix plafonds dans le cas des énergies non renouvelables ?

Catherine Wolfram : L’élément déclencheur a été la mise en place, en 2022, d'un plafonnement du prix du pétrole russe par les pays du G7, à la suite de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie. Il s'agissait d'un instrument de politique économique inédit et nous pensions que l'intuition économique standard (selon laquelle plafonner le prix d'un bien incite le producteur à réduire sa production) n'était pas applicable. Nous souhaitions donc analyser les implications économiques de cette nouvelle politique de sanctions, de ce nouvel instrument de politique économique. C'était une de nos principales motivations. Et nous avons constaté que la littérature n'avait pas suffisamment pris en compte le fait que nombre des principaux producteurs de pétrole sont des pétro-États, des pays comme la Russie, l'Arabie saoudite et l'Iran tirant une part importante de leur Budget des ventes de pétrole. Nous avons donc voulu examiner l'impact de cette situation sur les incitations de ces producteurs.

Smith : Pourquoi de nombreux analystes craignaient-ils que la Russie ne réduise considérablement sa production ?

Lukasz Rachel : La logique de base est très intuitive, ce qui explique son attrait. Si l’on introduit un prix plafond, c’est-à-dire si l'on plafonne le prix qu’un producteur peut recevoir pour ses ressources, alors il est moins rentable d’augmenter la production et la production risque donc de baisser. Mais si l'on ajoute à cette intuition le pouvoir de marché (la Russie étant un très grand producteur, l'un des plus importants au monde, et le premier exportateur de pétrole et de produits pétroliers) cette réduction potentielle de la production peut entraîner un choc d'offre majeur sur les marchés mondiaux. Et n'oublions pas que tout cela se déroulait en même temps que les chocs d'offre mondiaux post-pandémiques. C'est de là que provenaient les craintes d'une hausse des prix du pétrole à l'échelle mondiale. Le problème, c'est que cette logique partait du principe que le producteur réduirait forcément sa production. Ce que nous avons cherché à faire dans cet article, c’est analyser en profondeur le problème du producteur : quelles décisions doit prendre un producteur disposant d'un pouvoir de marché ? Nous voulions examiner si une telle réduction se produirait effectivement une fois le prix plafonné. Il s'avère que, dans ce contexte, le pouvoir de marché a en réalité pour effet de limiter la probabilité d'une réduction de la production. C'est là que l'intuition classique se trompe.

Smith : Comment avez-vous modifié le modèle de base pour le rendre plus cohérent avec le problème de décision réel auquel la Russie est confrontée ?

Rachel : Nous avons construit un modèle autour de trois éléments principaux et nous les avons soigneusement choisis pour correspondre à la situation réelle de la Russie. Le premier, comme nous l’avons déjà évoqué, est le pouvoir de marché : la Russie est un grand producteur et un grand exportateur, et elle tient vraisemblablement compte de l’impact de ses décisions sur les prix mondiaux et la situation du marché. Elle n’est pas un preneur de prix passif. 

Le deuxième point important que nous voulions prendre en compte est celui de la dynamique et des risques liés au marché pétrolier mondial : les prix du pétrole, et plus généralement ceux des matières premières, fluctuent considérablement au fil du temps. Nous recherchions donc un cadre qui prenne en compte un degré réaliste d'incertitude et les fluctuations des prix. Dans notre modèle, nous estimons l'évolution des prix directement à partir de plusieurs décennies de données sur les prix du pétrole. Cette incertitude compte car si un prix plafond est imposé aujourd'hui, il peut être contraignant dans l’immédiat, mais les prix étant susceptibles d'évoluer, il pourrait ne plus l'être demain. Toutes ces anticipations influenceront en fin de compte le comportement des producteurs. Et comme nous le montrons dans notre article, la dimension intertemporelle du problème est essentielle aux décisions de production qui concernent les ressources non renouvelables.

Et le troisième facteur sur lequel nous souhaitions nous focaliser est celui des frictions financières. Dans le contexte russe, c'est évident : la Russie consacre des ressources et des sommes considérables à la guerre, tout en étant soumise à d'autres sanctions. Par exemple, l'Occident a gelé environ 300 milliards de dollars de réserves de la banque centrale russe et a empêché l’emprunt ; la Russie a dû financer cette guerre coûteuse tout en assurant le fonctionnement de l'État. Nous recherchions donc un cadre d'analyse capable de prendre en compte les contraintes financières auxquelles ce producteur fait face. Et si l’on rassemble ces trois éléments, on obtient un modèle dont le comportement diffère sensiblement du cadre dynamique standard qui domine l’analyse de l'extraction pétrolière que l’on trouve dans les manuels.

Smith : Lorsque vous ajoutez tous ces nouveaux éléments (le pouvoir de marché, le dynamisme, les frictions financières), vous constatez que l’intuition première est complètement bouleversée : un exportateur souhaite en réalité extraire davantage de ressources. Pourquoi s’attendre à ce qu’un pays comme la Russie produise plus de pétrole face à un prix plafond ?

Rachel : Je voudrais souligner deux forces à l’œuvre. La première découle directement du pouvoir de marché. Un grand producteur disposant d'un tel pouvoir réduit généralement sa production précisément pour limiter l'offre et ainsi faire monter les prix au-dessus du niveau concurrentiel. Mais une fois qu'un prix plafond contraignant est instauré, limiter l'offre n'a plus le même effet : le prix ne dépasse plus le plafond. Le prix plafond prive donc le producteur de son pouvoir de marché. Une fois que l’on a cela en tête, il apparaît clairement pourquoi il peut inciter à accroître la production et l’extraction.

La seconde force est un peu plus subtile. Elle a à voir avec la valeur globale des réserves pétrolières. Le plafonnement des prix, du point de vue du producteur, limite les gains potentiels et donc les périodes fastes où les prix du pétrole et les revenus seraient très élevés, du moins tant que l’on s’attend à ce que ce plafonnement perdure. Cela signifie que, dans l’anticipation, les réserves pétrolières souterraines ont moins de valeur. Et lorsque les réserves ont moins de valeur (a fortiori lorsque vous devez financer une guerre et d’autres besoins budgétaires), la solution rationnelle consiste à exploiter plus rapidement les réserves et à utiliser les fonds immédiatement. Dans notre article, nous appelons ce phénomène "l'effet de non-homothétie". Là encore, il contribue à accroître le rythme d'extraction souhaité lorsqu’un prix plafond est mis en place.

Lorsque l’on combine ces deux forces, on constate qu'il est incorrect de simplement tronquer la courbe d'offre du producteur en laissant le reste inchangé. En réalité, c’est l’ensemble de la courbe d'offre qui se déplace vers la droite lorsque le prix plafond change, autrement dit lorsque l'environnement stochastique dans lequel évolue le producteur change. Et ces effets sont les plus puissants précisément lorsque le producteur dispose d'un important pouvoir de marché, ce qui contredit directement l'intuition selon laquelle il faudrait être très prudent avant de sanctionner un producteur disposant d'un fort pouvoir de marché et de parts de marché importantes.

Smith : Quel est le scénario le plus favorable pour un plafonnement des prix strictement appliqué à l’encontre de la Russie ?

Wolfram : La politique de sanctions a été conçue avec deux objectifs bien distincts. Le premier était de réduire les revenus de la Russie. Le second était de stabiliser les marchés pétroliers mondiaux et les prix. Lorsque le plafonnement des prix a été instauré en 2022, le monde sortait de la crise pandémique et les chaînes d'approvisionnement étaient fortement perturbées. On commençait à voir de l’inflation et l'on craignait fortement qu'une sanction classique contre un grand producteur de pétrole (à savoir l’interruption totale de son offre) n'entraîne une flambée des prix. Ces deux objectifs (réduire les revenus de la Russie et maintenir l’offre sur le marché pétrolier) sont souvent perçus comme contradictoires, comme s'il fallait choisir entre l'un ou l'autre.

Mais notre étude démontre que l'application stricte d'un plafonnement des prix permet d’atteindre les deux objectifs simultanément. Il peut réduire considérablement les revenus de la Russie : nos calculs montrent qu'un plafonnement à 60 dollars le baril, appliqué avec la plus grande rigueur, réduirait les revenus russes d'un montant équivalent à la disparition de plus de la moitié de ses réserves pétrolières. Un choc considérable. Par ailleurs, sur le marché mondial, nous montrons qu'au lieu de provoquer une flambée des prix, un plafonnement strictement appliqué peut en réalité les faire baisser, car la Russie se retrouve alors dans une situation où elle n'a plus ni l'incitation ni la capacité d'exercer un pouvoir de marché. Cela peut entraîner une augmentation de l'offre. Avec un plafonnement des prix parfaitement appliqué, il n'y a donc pas d’arbitrage, ce qui est l'idéal pour un décideur politique imposant une sanction.

Smith : Comme vous le soulignez dans votre article, la réalité est plus complexe qu’un plafonnement parfait des prix. Comment les fuites hors du prix plafond modifient-elles les incitations de la Russie à extraire du pétrole ?

Wolfram : L’idée était que le plafonnement des prix s’appliquait tant que les ventes étaient réalisées en recourant à des services occidentaux ou des services fournis par les pays appliquant ce plafonnement. Il s’agissait notamment de l’assurance, du pavillon d’un Etat-membre de la coalition et du financement ; le financement du commerce constituant un élément important des ventes de pétrole. Ainsi, pour les services de ce type, fournis par les membres de la coalition plafonnant le prix, le principe était que si ces services étaient utilisés pour des transactions pétrolières, il était interdit de les utiliser pour transporter, assurer ou financer du pétrole vendu à plus de 60 dollars le baril.

Or, selon certaines estimations, la Russie a réussi dès le départ à détourner du pétrole vers ce qu'on appelle la flotte fantôme. Et cette dernière est ensuite passée d'environ 20 % à près des deux tiers de ses ventes. Malheureusement, ce phénomène ne permet pas seulement de vendre du pétrole au-dessus du prix plafond ; il redonne également à la Russie une influence sur le marché. Ainsi, contrairement à l'effet stabilisateur évoqué précédemment, le retour de l'incitation à exercer le pouvoir de marché entraîne une nouvelle hausse déstabilisatrice des prix, la Russie cherchant à maximiser ses profits sur ses ventes hors plafond, celles réalisées via la flotte fantôme.

Smith : Si l'on considère la situation du point de vue des pays qui imposent des sanctions, comment cela modifie-t-il leur calcul et quelle est leur réponse optimale face à ces fuites ?

Rachel : Ces fuites posent un véritable dilemme aux pays qui imposent des sanctions. Avec un système de plafonnement parfait, il n'y a pas de conflit entre les objectifs : on impose simplement un prix plafond aussi bas que possible, ou aussi proche que possible du coût marginal du producteur. Mais lorsque le plafonnement du prix présente des failles, il y a un véritable arbitrage, car abaisser le prix plafond pénalise davantage le producteur, mais augmente aussi le risque d'une flambée des prix du pétrole.

Cela s'explique par le fait que le producteur a la plus grande incitation à se replier sur lui-même et à vendre hors du cadre du plafonnement des prix précisément lorsque les marchés pétroliers sont tendus. L'idée est que, lorsque les prix sont déjà élevés, le producteur ne peut exporter qu'en dehors du régime du prix plafonné, en utilisant uniquement sa flotte fantôme ou les fuites de production, ce qui contribue à faire grimper les prix mondiaux et compense ainsi, par des prix plus élevés, la baisse des volumes exportés en termes de revenus. C'est un véritable dilemme, car c'est précisément lorsque les marchés pétroliers sont déjà tendus et que les prix sont déjà élevés que ce mécanisme se déclenche, si bien que le producteur sanctionné contribue de fait à aggraver la situation de l'offre mondiale.

Notre cadre d'analyse permet aux décideurs politiques de déterminer le niveau optimal de plafond de prix en fonction de leurs préférences. Il ne leur indique pas précisément ce qu’il faut faire, mais comment ajuster leur politique en fonction de l'ampleur des fuites observées et de leurs préférences. Un décideur prudent, par exemple, craignant une flambée des prix, pourrait opter pour un plafond de 55 dollars, tandis qu'un décideur plus déterminé, prêt à tolérer un risque de marché plus important pour nuire à la Russie, opterait pour un plafond plus bas. »

American Economic Association, « The economics of sanctioning a petrostate », entretien avec Lukasz Rachel et Catherine Wolfram, 29 juillet 2026. Traduit par Martin Anota

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