mercredi 21 octobre 2026

Dans le conflit commercial qui les oppose, les États-Unis, l'UE et la Chine n’ont pas les mêmes moyens de pression


« Les récentes négociations commerciales entre les États-Unis et la Chine, ainsi qu'entre l'UE et la Chine, alimentent régulièrement des spéculations sur le camp qui est en train de "gagner" dans ce conflit commercial. Cette façon de voir les choses repose sur une compréhension partielle de leurs positions respectives. Les deux parties, lors de chaque réunion, ne disposent pas des mêmes moyens de pression, et leurs "succès" respectifs ne sont pas directement comparables.

La Chine dispose d'une bien plus grande capacité à limiter l'offre de biens à destination des États-Unis et de l'Europe, notamment en ce qui concerne les biens manufacturés, les terres rares et les minéraux critiques, les intrants nécessaires à la production pharmaceutique et d’autres produits pour lesquels les chaînes d'approvisionnement mondiales restent fortement concentrées en Chine. À l'inverse, les États-Unis et l'Europe ont une capacité bien plus importante à limiter la demande de produits chinois en raison de la taille relative de leurs marchés domestiques.

Ce sont là des moyens de pression de nature très différente. Les contraintes d’approvisionnement ont tendance à peser le plus lourdement sur la victime dans l’immédiat. Les contraintes de demande peuvent être plus faciles à compenser à court terme, mais elles deviennent de plus en plus difficiles à gérer lorsqu'elles persistent. C'est pourquoi je pense que Pékin est en position de force à court terme, tandis que Washington et Bruxelles le sont à moyen terme.

Les contraintes d'approvisionnement sont douloureuses à court terme, mais elles peuvent être expansionnistes à moyen terme. Si une économie perd soudainement l'accès à des biens importés ou à des intrants essentiels, il peut n’y avoir aucun substitut immédiatement disponible et, même lorsqu'il y en a un, le changement de source d'approvisionnement engendre des coûts de friction. Les prix augmentent, la production est perturbée et la consommation réelle chute. Si les produits dont l'approvisionnement est limité sont soigneusement sélectionnés, le coût économique immédiat pour l'exportateur peut être relativement faible, tandis que les coûts pour les importateurs peuvent être très importants.

À moyen terme, cependant, les effets d'une contrainte d’approvisionnement peuvent évoluer. Les prix plus élevés et l'insécurité accrue de l'approvisionnement augmentent la rentabilité relative de la production domestique et des fournisseurs étrangers alternatifs. Les entreprises et les gouvernements réagissent en investissant dans des capacités de substitution et en réallouant des ressources vers des secteurs auparavant dépendants des importations. Ce qui commence comme un choc d'offre peut donc générer une augmentation des investissements, de l'emploi et de la production domestiques.

Autrement dit, une partie de ce qui pèse sur la consommation à court terme peut contribuer à une expansion des capacités de production, ce qui entraîne à terme une hausse des salaires et une augmentation de la consommation. La question clé est de savoir si les contraintes d’approvisionnement stimulent la production, que ce soit au niveau domestique ou chez les partenaires commerciaux avec lesquels les échanges sont globalement équilibrés.

Les contraintes sur la demande peuvent être surmontées par une expansion budgétaire à court terme, mais elles sont récessives à moyen terme. Si l'accès aux marchés d'exportation est restreint, l'effet immédiat sur une économie en excédent est une réduction de la demande de produits domestiques. À court terme, le gouvernement peut compenser en partie la contraction qui en résulte par une expansion budgétaire et quasi-budgétaire, notamment par une augmentation des dépenses publiques, un soutien à l'investissement, des subventions directes aux producteurs et un élargissement du crédit.

C’est ce qu’a fait la Chine, par exemple, après que la crise financière mondiale de 2007-2009 a entraîné une contraction de la demande extérieure nette équivalente à sept points de pourcentage du PIB. Pékin a réagi en adoptant une relance budgétaire et de crédit massive, avec notamment un programme d’investissement de quatre mille milliards de yuans et une forte expansion des prêts bancaires. Rien qu’en 2009, les nouveaux prêts bancaires représentaient l’équivalent de 31 % du PIB. Cette réponse a suffi à maintenir la croissance du PIB à un rythme légèrement inférieur à 10 % entre 2009 et 2011, malgré l’effondrement du commerce mondial et la forte contraction de la demande extérieure.

Mais l'efficacité décroissante de cette réponse constituait déjà un problème pour la Chine en 2009 et, 17 ans plus tard, le problème est bien plus grave. La dette totale représentait près de 170 % du PIB fin 2009 ; elle atteint aujourd'hui près de 320 %. Lorsqu'une économie est peu dotée en capital et que les opportunités d'investissement productif abondent, l'expansion budgétaire et du crédit peut augmenter fortement et durablement la production future. En revanche, lorsqu'une économie est déjà bien dotée en capital et souffre de surcapacités, un supplément d’investissement entraîne une hausse de l’endettement sans augmentation proportionnelle de la valeur économique de la production.

C’est la principale différence entre les deux formes de moyens de pression. Une réduction de l’offre chinoise entraîne immédiatement une hausse des coûts pour les consommateurs et les entreprises américains et européens. La baisse de la demande américaine et européenne contraint initialement la Chine à compenser par une expansion budgétaire et de crédit. Chaque partie peut imposer des coûts significatifs à l’autre, mais leurs moyens de pression ne s’exercent pas sur le même horizon temporel. La Chine peut perturber l’offre américaine et européenne relativement rapidement. Les États-Unis et l’Europe peuvent perturber la production chinoise d’une manière dont les effets peuvent être compensés à court terme, mais deviennent progressivement plus difficiles à gérer.

Un accord temporaire peut donc réduire les coûts immédiats et s'avérer économiquement avantageux pour les deux parties, mais il ne résout pas le problème de fond. Tant que la Chine continuera de produire bien plus que ce que sa demande domestique peut absorber et que les États-Unis et l'Europe refuseront d'absorber une part toujours croissante de cette surproduction, les deux parties continueront de s'affronter par le biais de restrictions de l'offre, de restrictions de la demande ou d'une combinaison des deux.

La question n’est donc pas de savoir quel camp dispose des moyens de pression les plus importants, mais plutôt lequel peut maintenir ses moyens de pression à mesure que le processus d’ajustement se déroule, c’est-à-dire si les États-Unis et l’Europe peuvent tolérer des prix plus élevés et des perturbations de l’approvisionnement plus longtemps que la Chine ne peut tolérer une accélération de son endettement. »

Michael Pettis, « Trade leverage between the major economies involves very different kinds of disruption », 21 octobre 2026. Traduit par Martin Anota


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