« Le Financial Times avertit dans un éditorial du 18 juin que, si l'Europe et les États-Unis se tournent de plus en plus vers la politique industrielle pour protéger des secteurs importants contre les politiques industrielles très interventionnistes de la Chine, ils doivent toutefois se méfier du risque de laisser l’État jouer un rôle trop important dans la conduite de l'économie :
"Depuis une décennie, les États occidentaux s'efforcent de savoir comment répondre à la menace que représentent les importations chinoises bon marché. La question de la 'concurrence prédatrice' figurait de nouveau parmi les priorités du sommet du G7 qui s'est tenu cette semaine à Évian-les-Bains et elle devrait garder une place centrale lors de la réunion des dirigeants européens jeudi. De plus en plus, la réponse de Washington et de Bruxelles a été de recourir à la puissance de l'État pour octroyer des subventions et des mesures de protection à l'industrie."
Mais avec l'acceptation croissante en Occident de l’idée que l'État doit jouer un rôle accru dans l'économie, certains craignent que l'intervention publique n'engendre des coûts et des distorsions susceptibles de nuire à l'économie à long terme. C'est pourquoi, disent-ils, "la priorité devrait être de renforcer la résilience là où elle importe le plus, de rester ouverts autant que possible et de restaurer les atouts compétitifs qui ont fait la prospérité des économies occidentales à l'origine".
Les éditorialistes du Financial Times ont raison, bien sûr, mais je ne suis pas sûr qu'ils formulent le problème correctement. La question essentielle dans le contexte du commerce mondial de ces toutes dernières décennies n'est pas de savoir si l'Europe et les États-Unis doivent accepter une plus grande intervention de l'État dans leurs économies, mais plutôt de savoir quel État devrait concevoir cette intervention.
Dans un monde globalisé où les États de certaines grandes économies peuvent intervenir massivement pour influencer leur économie domestique et où ils peuvent également externaliser les conséquences de leurs politiques domestiques en contrôlant leurs échanges commerciaux et leurs comptes de capital et en affichant des excédents commerciaux persistants, leurs politiques industrielles deviennent effectivement les politiques industrielles de leurs partenaires commerciaux les plus ouverts. La raison en est que les déséquilibres internes et externes de chaque pays doivent toujours être parfaitement cohérents, de la même façon que le déséquilibre externe de chaque pays doit toujours être parfaitement cohérent avec les déséquilibres externes de ses partenaires commerciaux.
L'implication devrait être évidente, mais elle surprend en fait beaucoup d’économistes. Ces deux conditions impliquent que les déséquilibres internes d'un pays doivent toujours être parfaitement cohérents avec ceux de ses partenaires commerciaux. À moins que ce ne soit le résultat d’un extraordinaire concours de circonstances, cela signifie également que les déséquilibres internes d'un pays peuvent engendrer des déséquilibres internes dans un autre.
En d'autres termes, les politiques industrielles d'un pays peuvent effectivement devenir celles de ses partenaires commerciaux, dans la mesure où ces derniers absorbent les déséquilibres extérieurs engendrés par le premier. Pour le dire plus simplement, si je mets en œuvre avec succès des politiques industrielles visant à accroître ma part du marché mondial des véhicules électriques et que je les renforce avec des politiques commerciales et de capital, alors ma politique industrielle en matière de véhicules électriques devient aussi (en sens inverse) la vôtre, que vous le vouliez ou non. Dès lors, affirmer que votre État ne devrait rien faire parce que vous refusez toute intervention étatique dans votre économie perd tout son sens. L'État intervient déjà dans votre économie ; simplement, il s'agit du mien, pas du vôtre.
Cela signifie que si vous ne souhaitez réellement pas d'intervention de l'État dans votre économie, il ne suffit pas d'empêcher votre propre État d'intervenir. Vous devez également exercer un contrôle suffisant sur vos comptes extérieurs (vos comptes commerciaux et de capital) afin d'éviter que mon économie n’externalise les conséquences de mes interventions publiques domestiques.
Il y a deux manières de procéder. La première consiste à organiser un nouvel accord mondial sur le commerce sur le modèle proposé par Keynes à Bretton Woods, interdisant aux pays d'utiliser le commerce pour exporter leurs déséquilibres domestiques liés à leurs politiques publiques. La seconde consiste à inciter les pays qui n'interviennent pas actuellement dans leurs comptes extérieurs à le faire autant que leurs partenaires commerciaux. Toute autre option impliquerait que si les États qui contrôlent leurs comptes commerciaux et leurs comptes de capital interviennent massivement dans leur propre économie, ils interviennent également massivement dans celle de leurs partenaires commerciaux qui ne le font pas.
C’est pourquoi le débat soulevé par le Financial Times n’est pas vraiment de savoir si les États doivent intervenir. Dans un monde marqué par des déséquilibres commerciaux persistants, cette question a déjà trouvé sa réponse. La véritable question est de savoir si les pays doivent permettre à des États étrangers de déterminer des aspects importants de leur structure économique domestique par l’externalisation de déséquilibres induits par leurs politiques, ou s’ils doivent conserver la capacité de façonner eux-mêmes ces résultats. Dès lors que l’on reconnaît que les politiques industrielles peuvent franchir les frontières via la balance des paiements, le choix ne se fait plus entre intervention et non-intervention. Il s’agit désormais de choisir entre une intervention conçue dans sa propre capitale et une intervention conçue ailleurs. »
Michael Pettis, « Whose government should intervene? », 18 juin 2026. Traduit par Martin Anota
Aller plus loin…
« La concurrence chinoise ne s’exerce pas seulement sur les pays développés »
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