lundi 15 juin 2026

La réaction contre la mondialisation ne concerne pas que la répartition inégale de ses avantages

« Dans un récent article paru dans la revue Finances & Développement du FMI, Gordon Hanson affirme que "l'une des convictions les plus ancrées en science économique est que le libre-échange est bénéfique à l'humanité". Il poursuit en expliquant que même si le monde globalisé a profité du libre-échange, le sentiment anti-mondialisation s'est accru ces dernières décennies non pas parce que la mondialisation en elle-même était le problème, mais parce que les décideurs politiques ont sous-estimé ses conséquences en matière de répartition et n'ont pas réussi à aider les communautés qui en ont supporté les coûts.

Tel qu’il voit les choses, les dernières décennies ont été caractérisées par le libre-échange, et bien que cela ait incontestablement été une bonne chose pour l'économie mondiale, cela a également engendré des coûts à court terme pour certains groupes, ce qui explique leur opposition à la mondialisation et au libre-échange. Si seulement nous pouvions mieux répartir les bénéfices du libre-échange, affirme-t-il, de façon à compenser ceux qui doivent supporter les inévitables bouleversements associés à la mondialisation, l'opposition politique à la mondialisation et au libre-échange disparaîtrait.

Mais je crois que Hanson se trompe. La mondialisation du dernier demi-siècle n'a pas été une période de libre-échange. J'affirmerais plutôt qu'il s'agissait d'une période de commerce fortement encadré et fortement faussé et la preuve en est précisément les déséquilibres énormes et persistants qui ont caractérisé le système commercial mondial.

Le libre-échange ne maximise la production mondiale que lorsque son objectif est de maximiser le bien-être national, auquel cas maximiser les exportations revient en définitive à maximiser les importations. Dans ce monde où les échanges sont globalement équilibrés, un accroissement de la production se traduit par une hausse de la consommation et des investissements et un accroissement de l'offre d'un pays est compensé par une hausse de sa demande. Autrement dit, un accroissement de la production provoque une hausse proportionnelle des salaires, qui à son tour engendre une augmentation proportionnelle de la demande totale.

Mais il ne s'agit pas de la mondialisation de ce dernier demi-siècle. Notre version de la mondialisation illustre plutôt une forme du paradoxe de Kalecki, où les pays sont individuellement incités à mettre en œuvre des politiques de restriction de la demande (c'est-à-dire de compression des salaires) qui favorisent leur croissance au détriment de la croissance collective. Nous vivons dans un monde où les pays qui freinent la consommation domestique pour accroître la compétitivité de leur secteur manufacturier sont à même d’externaliser le coût de la faiblesse de la demande domestique en dégageant des excédents commerciaux.

Autrement dit, le problème avec notre mondialisation actuelle ne tient pas au fait qu’il y ait une répartition inégale des bénéfices du libre-échange. Il tient au fait que les pays qui choisissent de violer les principes du libre-échange à des fins de politique domestique ne sont pas contraints d'en supporter les coûts au niveau domestique, mais peuvent au contraire les exporter à leurs partenaires commerciaux.

Comme Keynes l'a soutenu à Bretton Woods, c’est quelque chose qu’un système commercial mondial efficace ne saurait tolérer, et encore moins encourager. Les politiques de compression de la demande domestique des économies excédentaires ont un impact mondial dans la mesure où ces économies parviennent à compenser une faible demande domestique en générant des excédents commerciaux persistants. Lorsque des pays répriment artificiellement la demande domestique pour gagner un avantage concurrentiel, expliquait Keynes, leurs partenaires commerciaux doivent soit absorber cette baisse de la demande par une hausse du chômage, soit stimuler artificiellement leur demande domestique par un endettement accru. C'est pourquoi il s'opposait à un régime commercial mondial qui autorisait les pays à dégager des excédents importants et persistants.

Plus généralement, et souvent de façon bien moins comprise, dans un monde où certains pays exercent un contrôle accru sur leurs comptes extérieurs, ils peuvent externaliser le coût de leurs politiques industrielles domestiques en forçant leurs partenaires commerciaux à s’ajuster. Autrement dit, ils peuvent mettre en œuvre des politiques industrielles non seulement pour eux-mêmes, mais aussi, inversement, pour leurs partenaires commerciaux.

Le fait que cela soit si difficile à comprendre pour beaucoup est, à mon sens, assez surprenant et montre à quel point les discussions sur le commerce sont dominées par des modèles dont les hypothèses sous-jacentes s'éloignent radicalement de la réalité. Après tout, un simple calcul arithmétique suffit à le démontrer. Si un groupe de pays parvient à mettre en œuvre des politiques industrielles qui augmentent sa part de la production manufacturière mondiale, par exemple, il est mathématiquement inévitable que la part de leurs partenaires commerciaux dans cette production diminue, que leurs décideurs politiques aient ou non choisi de la réduire.

Dans le monde atomisé de la science économique, on oublie souvent que l'économie mondiale est un système fermé et que la situation de toute économie (et plus particulièrement des grandes économies) ne peut être comprise que dans le contexte systémique de l'économie mondiale. Il y a deux points importants à souligner ici : premièrement, dans ce système fermé, les déséquilibres internes et externes de chaque pays doivent être parfaitement cohérents ; deuxièmement, les déséquilibres externes de chaque pays doivent être parfaitement cohérents avec ceux de ses partenaires commerciaux.

Cela a une implication importante, mais souvent incomprise. Un pays qui met en œuvre des politiques créant des déséquilibres internes et qui les perpétue en générant les déséquilibres externes correspondants crée également des déséquilibres internes en contrepartie chez ses partenaires commerciaux. Autrement dit, les politiques industrielles d'une économie qui contrôle ses comptes extérieurs se répercutent automatiquement sur les économies qui ne la contrôlent pas.

En d'autres termes, si je mets en œuvre des politiques industrielles et commerciales qui entraînent un taux d'épargne supérieur à mon taux d'investissement, à moins d'une intervention de votre part dans vos comptes extérieurs, votre économie ne pourra que s'ajuster de manière à ce que votre taux d'investissement dépasse votre taux d'épargne. Les modalités d'ajustement peuvent varier. Dans certaines conditions, un ajustement peut passer par une augmentation des investissements (ce qui est généralement une bonne chose si ces investissements sont productifs), tandis que dans d'autres, un ajustement par une baisse de l'épargne peut s'avérer nécessaire. Dans ce cas, vous pourriez avoir le choix entre une hausse du chômage et un accroissement de la dette des ménages ou de l’État. Quoi qu'il en soit, cet ajustement est la conséquence de mes politiques domestiques.

C’est pourquoi je pense que Hanson ne se focalise pas sur le bon problème. Il affirme que notre système mondialisé est un système de libre-échange et que, si celui-ci accroît la production totale, le problème est qu’il crée aussi des gagnants et des perdants, et que ces derniers sont insuffisamment compensés.

Je dirais plutôt que notre système commercial mondial viole le libre-échange car il autorise et même encourage une intervention massive de certains de ses plus grands acteurs, principalement destinée à améliorer la compétitivité industrielle en freinant la demande domestique. Ces économies peuvent ainsi utiliser le "libre-échange" pour exporter les coûts domestiques de leur faible demande en générant des excédents commerciaux persistants. Dans ce système, les pertes subies par les travailleurs et les régions des pays en déficit ne sont pas de simples effets secondaires malheureux d'un commerce par ailleurs efficace. Elles font partie intégrante du mécanisme d'ajustement. »

Michael Pettis, « The reaction against globalization is not just about the uneven distribution of its benefits », 15 juin 2026.

 

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