« Alan Greenspan, qui est mort cette semaine à l'âge de 100 ans, fut l'un des présidents les plus influents du Conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale en 112 ans d'existence. Mais influent ne signifie pas sans défaut. On pourrait dire que son mandat, le deuxième plus long de l'histoire de la Fed, a finalement donné raison à une grande partie de ce à quoi il s'était opposé.
Le jeune Greenspan (et même un Greenspan à un âge plus mûr) ne semblait pas destiné à diriger la banque centrale la plus puissante du monde. Né en 1926 et élevé à New York par une mère célibataire, il n'avait absolument pas envisagé une carrière en économie ou en finance. Sa passion était la clarinette et le saxophone jazz, une activité qu'il pratiqua professionnellement, même s'il s'est surtout distingué en tenant la comptabilité de son big band lors de ses tournées.
La musique n'offrant ni revenus stables ni perspectives de carrière, Greenspan s'inscrit en 1945 à l'Université de New York, où il obtient une licence et une maîtrise en économie. Il travaille comme analyste au National Industrial Conference Board tout en préparant un doctorat à l'Université Columbia, mais abandonne ses études après avoir été contacté en 1953 par William Townsend pour devenir associé du cabinet de conseil qui deviendra plus tard Townsend-Greenspan. Au sein du Conference Board, lui-même une sorte de cabinet de conseil et de recherche en économie, Greenspan a pour réputation d’éplucher les moindres détails économiques et d’assembler une image cohérente de l'économie. Il restera chez Townsend-Greenspan pendant 32 ans, avec une seule interruption.
Avec sa réputation d'analyste rigoureux des données sur le chargement des wagons de marchandises et autres séries chronologiques économiques obscures, Greenspan devint membre du cercle intellectuel dirigé par la philosophe objectiviste Ayn Rand. On ignore dans quelle mesure il fut influencé par la conception qu'avait Rand d'un gouvernement limité et si ces idées ont façonné son opposition farouche à la réglementation financière et aux autres formes d'intervention de l'État, une opposition qui finit par se retourner contre lui au vingt-et-unième siècle.
Ce qui est certain, c'est que les idées de Greenspan ont évolué avec le temps, voire au gré des circonstances politiques. Ses contacts au sein du Parti républicain l'ont amené à conseiller Richard Nixon lors de sa campagne présidentielle de 1968, puis à être nommé par Nixon à la tête du Conseil des conseillers économiques en 1974, où Greenspan s'est positionné comme un pragmatique. Il a présidé ce conseil pendant trois ans avant de retourner chez Townsend-Greenspan. Parallèlement à ses activités de consultant, il a siégé à des conseils d'administration, est apparu dans des émissions d'information télévisées et a présidé la Commission du président Ronald Reagan sur la réforme de la sécurité sociale, ce qui a attiré l'attention du président, qui l'a nommé à la présidence de la Réserve fédérale en 1987.
Si Reagan pensait trouver un président plus conciliant que Paul Volcker en matière de lutte contre l'inflation, il fut déçu. Greenspan imposa l'idée que le maintien d'une inflation faible et stable devait être la priorité absolue de la Fed ; si une banque centrale ne parvenait pas à assurer la stabilité des prix, ses autres objectifs resteraient hors d'atteinte. Au milieu des années 1990, il orienta résolument la Fed vers l'adoption d'une cible d'inflation formelle. Sous sa présidence, l'inflation des prix à la consommation s'établit en moyenne à 3 % par an, un niveau faible pour les États-Unis de la fin du vingtième siècle. Cette amélioration de la stabilité des prix s'accompagna d'une amélioration de la stabilité économique générale durant la période connue sous le nom de "Grande Modération". On débat encore aujourd'hui quant à savoir si ce résultat positif est dû à une bonne politique ou à la chance.
En tant que président de la Fed, Greenspan fit deux paris controversés. Premièrement, il paria sur une transformation structurelle de l'économie grâce à internet et aux nouvelles technologies de l'information, susceptibles d’accélérer la croissance de la productivité et de réduire les pressions inflationnistes. Aucune hausse de la productivité n'était encore visible dans les données, mais la réputation de Greenspan, perçu comme un oracle capable d'interpréter les statistiques économiques, conféra une autorité à ses affirmations.
À partir de 1996, Greenspan s'appuya sur son autorité pour affirmer que les modèles de la Fed surestimaient le risque d'inflation et pour s'opposer aux hausses de taux d'intérêt, au grand plaisir de la Maison Blanche. Lorsque les pressions inflationnistes restèrent modérées et que la croissance économique du pays se poursuivit pendant cinq ans, les événements semblèrent lui donner raison. Le fait que l'on parle aujourd'hui d'une nouvelle hausse de la productivité due à l'IA et qu'un autre candidat à la présidence de la Fed, doté d'un solide flair politique et partisan de taux d'intérêt bas, soit pressenti, témoigne de l'influence durable de Greenspan.
L'autre pari de Greenspan était qu'un système bancaire et financier peu réglementé pouvait s'autoréguler ; que les décisions des banquiers, guidées par leurs propres intérêts, profiteraient non seulement à leurs institutions, mais aussi au système financier, à l'économie et à la société dans leur ensemble. L'attrait de Greenspan auprès de ses premiers soutiens au sein de l'administration Reagan résidait peut-être précisément dans le fait que, contrairement à Volcker, qui quittait ses fonctions, il privilégiait une réglementation souple des banques et des marchés de produits dérivés. Il préconisait la déréglementation des produits dérivés de gré à gré et s'opposait aux contrôles plus stricts proposés par la Commodity Futures Trading Commission. Il a supervisé des réformes administratives abaissant les réserves obligatoires sur les passifs bancaires et s'est prononcé en faveur de l'abrogation du Glass-Steagall Act, loi datant de la Grande Dépression qui séparait les banques commerciales des banques d'investissement.
En 2006, après plus de 18 ans à la tête de la Fed, Greenspan quitta la Fed. À peine avait-il pris sa retraite que l'idée que les banques et les marchés financiers pouvaient s'autoréguler en toute sécurité a été discréditée, et ce de manière spectaculaire, par la crise du crédit subprime en 2007 et la crise financière mondiale de 2008-2009.
Les faibles taux d'intérêt préconisés par Greenspan, en raison de sa vision optimiste de la productivité, ont sans doute largement contribué à la frénésie de prise de risques qui a alimenté la bulle du crédit subprime. Mais sa confiance absolue dans la capacité d'autorégulation des institutions financières a joué un rôle plus direct. Comme il l'a déclaré devant le Congrès en 2008 : "j'ai commis l'erreur de présumer que les organisations, notamment les banques, étaient les mieux placées en raison de leur intérêt personnel pour protéger leurs actionnaires et leurs fonds propres. […] Ceux d'entre nous qui comptaient sur l'intérêt personnel des établissements de crédit pour protéger les fonds propres des actionnaires (moi y compris) sommes aujourd'hui stupéfaits".
Dans son autobiographie, The Age of Turbulence, Greenspan attribue une fois de plus sa stupéfaction à un "défaut du modèle". On pourrait être tenté de voir dans ce modèle l'économie de marché libre et autorégulée de sa jeunesse objectiviste, bien que cette explication de son ardeur déréglementatrice puisse paraître simpliste. Greenspan lui-même a également imputé ses prévisions erronées à des données insuffisantes sur les pratiques de prêt risquées, ce qui est difficile à croire de la part de quelqu'un réputé pour son talent à décrypter des statistiques économiques obscures.
Une autre explication de ce manque de prévoyance réside dans le fait que plusieurs épisodes d'excès financiers s'étaient déjà produits sous la présidence de Greenspan, sans toutefois avoir gravement nui au système financier et à l'économie américains. Lors du krach boursier de 1987, Gerald Corrigan, de la Réserve fédérale de New York, a réagi promptement pour injecter des liquidités dans le système financier. Pendant la crise de la dette mexicaine de 1994, le Trésor américain, sous la direction de Robert Rubin, a puisé dans son Fonds de stabilisation des changes jusqu'à ce qu’un financement pérenne soit mis en place. En 1997, lors de la crise financière asiatique, le Trésor et le FMI, sous la direction de l'économiste Stanley Fischer, sont intervenus.
De ces épisodes antérieurs, Greenspan a déduit que les marchés, bien que sujets aux excès, pouvaient se corriger d'eux-mêmes suffisamment pour éviter de mettre en péril le système financier et l'économie. La leçon à tirer aurait été, premièrement, que les marchés nécessitent une réglementation stricte et, deuxièmement, qu'il est essentiel d'avoir des technocrates compétents à leur tête. Aujourd'hui, en 2026, ce sont des leçons qu’il est opportun d’avoir en tête. »
Barry Eichengreen, « Alan Greenspan’s mixed legacy », 23 juin 2026. Traduit par Martin Anota
Aller plus loin...
« Le premier siècle de la Fed »
« Un siècle de politique monétaire américaine »
« Et si la Grande Modération ne s’était jamais achevée ? »
« Minsky avait raison : la faible volatilité alimente l’instabilité financière »
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire