Beaucoup de critiques peuvent être faites sur le programme de SES, mais deux points me mettent mal à l’aise dans la mesure où ils créent une incohérence en mettant au même niveau des mécanismes explicatifs différents, qui ne répondent pas tout à fait à la même question. Ces deux points problématiques (le premier dans le chapitre sur le commerce international, le second dans celui sur l'engagement politique) se trouvent dans des parenthèses, comme si les concepteurs avaient utilisé celles-ci de façon fourre-tout, pour ne pas étendre davantage le programme (déjà pléthorique).
La fragmentation des chaînes de valeur explique-t-elle le commerce entre pays comparables ?
Le programme de SES en terminale exige d’expliquer « le commerce entre pays comparables », en précisant entre parenthèses que cette explication tient à la demande de « différenciation des produits » et à la « fragmentation des chaînes de valeur ».
Précisons déjà la notion de « pays comparables ». Il peut s’agir de pays au même niveau de développement, c’est-à-dire ayant des PIB par tête assez similaires. Mais dans la littérature sur le commerce international, il s’agit plus précisément des pays ayant des avantages comparatifs similaires, c’est-à-dire des dotations factorielles (ou technologiques) similaires. Ces deux définitions ne s’excluent pas en pratique : des pays au même niveau de développement tendent à avoir les mêmes dotations factorielles. (Notons que le choix du mot « comparables » et non du mot « similaires » est très maladroit ; beaucoup de lycéens sont induits en erreur et pensent qu’il s’agit des « avantages comparatifs », ce qui les expose à un gros contresens.)
L’explication du commerce entre pays similaires est celle donnée par les « nouvelles théories » du commerce développées à partir des années 1970, tout particulièrement par Paul Krugman. On remarque alors qu’une part importante des échanges internationaux se fait entre pays assez similaires en termes de niveaux de développement. Or les théories à la Ricardo et à la HOS ne peuvent expliquer ces échanges, puisque ces pays ont des dotations factorielles très similaires. On remarque aussi qu’il s’agit d’échanges « croisés », c’est-à-dire de variantes différentes de mêmes biens, par exemple des voitures : les Français ne se contentent pas de consommer des Renault, ils importent aussi des Volkswagen, tout comme les Allemands ne se contentent pas d’acheter des Volkswagen, ils importent aussi des Renault. Enfin, on remarque que ces échanges croisés (ce « commerce intrabranche ») se fait essentiellement entre pays développés.
L’explication fait appel à l’idée de demande de différenciation : plus une population s’enrichit, plus elle désire des produits différenciés. Il peut s’agir de produits de qualités différentes (c’est ce qu’on appelle la « différenciation verticale »), la population pouvant notamment se permettre d’acheter des variantes de meilleure qualité (donc plus chères, puisque les coûts de production seront plus élevés). Mais la différence peut aussi porter sur autre chose que la qualité : par exemple, la couleur, le packaging, la saveur (dans le cas des aliments), le service après vente, etc. (c’est ce qu’on appelle la « différenciation horizontale »).
Mais pourquoi un pays ne ferait-il pas toutes les variantes d’un même bien ? Là intervient la notion d’économies d’échelle. Un pays se spécialise dans la production d’une variante (ou de quelques variantes) car ainsi il réalise celle-ci à grande échelle, ce qui lui permet de rentabiliser ses coûts fixes et ainsi de réduire ses coûts de production. Si chaque pays cherchait à réaliser chaque variante, il produirait chacune à une petite échelle, donc à des coûts de production élevés. Le consommateur est gagnant avec la spécialisation, car ainsi chaque variante sera vendue à un prix plus faible. Ici, l’histoire joue un rôle important dans les spécialisations : il suffit qu’un pays soit le premier à réaliser une variante pour en rafler le marché : comme il aura initialement une taille de marché importante, il bénéficiera des économies d’échelle, chose que ne pourra rapidement avoir un compétiteur ultérieur.
En tout cas, la fragmentation des chaînes de valeur contribue bien aux échanges : plus les entreprises fragmentent leur production, plus elles réalisent une part importante des tâches à l’étranger, plus il y aura d’échanges entre les pays : chaque pays importe des biens (semi-finis) sur lesquels il réalise une tâche, puis il l’exporte dans un autre pays (soit pour le compléter davantage, soit pour le vendre). La fragmentation des chaînes de valeur, qui s’est accélérée à partir des années 1980 avec le développement des nouvelles technologies de communication, a ainsi été un puissant moteur de la mondialisation.
Mais pourquoi le programme amène-t-il à évoquer la « fragmentation des chaînes de valeur » comme explication au commerce entre pays comparables ? Les professeurs ont certainement sous la main l’exemple de la fragmentation de la production de l’Airbus (qui se fait essentiellement au sein des pays européens), mais c’est l’un des rares exemples allant dans ce sens. L’exemple traditionnel de la production de l’iPhone rentre clairement mal ici : les différentes tâches de production sont réalisées dans des pays aux niveaux de développement différents (notamment, la conception est réalisée en Californie et l’assemblage en Chine).
La fragmentation des chaînes de valeur ne se fait pas entre des pays comparables ; elle se fait avant tout entre des pays différents. Lorsqu’une entreprise décide de délocaliser l’une de ses tâches dans un autre pays, elle cherchera à la faire réaliser dans le pays le plus efficace pour la réaliser, c’est-à-dire dans le pays qui dispose de l’avantage comparatif dans la réalisation de cette tâche. Dans l’exemple de l’iPhone, la conception se fait dans la Silicon Valley, notamment parce qu’elle nécessite du travail qualifié, tandis que l’assemblage n’en nécessite pas, donc il peut être assuré dans un pays avec une abondante main-d’œuvre non qualifiée. C’est l’idée derrière la « courbe du sourire » de Richard Baldwin : au fil des décennies, les étapes en amont et en aval des chaînes de valeur se sont davantage localisées dans les pays développés, tandis que les étapes intermédiaires (en particulier l’assemblage) se sont davantage localisées dans les pays en développement. Autrement dit, la fragmentation des chaînes de valeur ne s’explique pas par la théorie de Krugman, mais bien par une logique à la Ricardo. (La grande différence avec le cadre théorique de Ricardo, c’est qu’aujourd’hui un bien n’est plus réalisé en totalité dans un pays donné ; les pays ne se spécialisent pas dans des productions de biens ; ils se spécialisent dans des tâches particulières.)
Si nous revenons à l’exemple de l’Airbus, si la production n’est pas réalisée dans le même pays, c’est non seulement parce qu’il y a certainement eu une volonté des autorités européennes de faire réaliser la production dans un maximum de pays européens, mais c’est certainement aussi parce que ce sont des pays aux dotations technologiques différentes qui y sont impliquées : nous sommes toujours dans la théorie des avantages comparatifs.
Bref, la fragmentation des chaînes de valeur s’explique surtout dans une logique à la Ricardo-HOS. En tout cas, elle ne contribue pas seulement au commerce entre pays comparables. Les concepteurs du programme auraient dû rajouter considérer le rôle de la fragmentation des chaînes de valeur comme un troisième facteur explicatif des échanges, plutôt que de le cantonner abusivement dans l’un des deux facteurs explicatifs déjà recensés.
La structure des opportunités politiques explique-t-elle le paradoxe d’Olson ?
Dans le chapitre sur l’engagement politique, il est demandé de « comprendre pourquoi, malgré le paradoxe de l’action collective, les individus s’engagent (incitations sélectives, rétributions symboliques, structure des opportunités politiques) ».
La notion de paradoxe de l’action collective est une idée clé dans la littérature sur les mobilisations collectives. Mancur Olson, dans Les Logiques de l’action collective (1965), notait qu’un individu rationnel (dans le sens économique, néoclassique, du terme) n’a pas intérêt à s’engager dès lors que les avantages de l’action collective peuvent être obtenus par les non-participants. Ce peut être le cas avec une grève réclamant une hausse de salaire : si les grévistes parviennent à obtenir une hausse de salaires de leur direction, il est fort probable que les non-grévistes se voient également revalorisés. Dans la mesure où l’engagement (individuel) a un coût (en argent, en temps, en énergie…), chacun devrait se comporter en passager clandestin (free rider), c’est-à-dire ne pas s’engager en espérant que les autres s’engagent : il peut ainsi obtenir le bénéfice de l’action collective, en s’épargnant le coût de sa participation. Dans le cas de la grève, certains pourraient ne pas participer, non pas parce qu’ils ne désirent pas que la grève réussisse, mais parce qu’ainsi ils ne perdent pas le salaire le temps de la grève. Mais si tout le monde pense et agit ainsi, personne ne s’engagerait. Pourtant, dans la réalité, des individus s’engagent bel et bien dans des actions collectives. C’est le paradoxe que relève Olson et qu’il faut expliquer.
L’une des explications, soulevée par Olson lui-même, est qu’il existe des « incitations sélectives » : ceux qui organisent des actions collectives vont faire en sorte d’accroître le gain à la participation et/ou le coût de la non-participation pour mobiliser davantage de participants. Par exemple, une hausse de salaires obtenue lors d’une grève peut ne s’appliquer qu’aux seuls grévistes ; ou bien les grévistes peuvent faire pression sur les non-grévistes (notamment en les harcelant, en les menaçant). Une autre explication est celle des « rétributions symboliques » : l’action elle-même est source de bénéfices. Par exemple, le participant à une action collective en tire le sentiment d’être utile, d’aider autrui ; le temps de l’action peut être un temps de sociabilité, etc.
Mais que fait l’idée de la « structure des opportunités politiques » dans ce point du programme ? Celui-ci est formulé d’une telle façon qu’il laisse suggérer que ce concept donne aussi une explication au paradoxe d’Olson. Il n’en est rien.
Selon ce cadre d’analyse, un environnement politique est plus ou moins ouvert, donc plus ou moins fermé, aux revendications. Il sera ouvert s’il y a une fragmentation des élus (auquel cas, il y a plus de chances qu’un mouvement contestataire puisse trouver des relais parmi les élus en place), si des élections sont imminentes (les élus en place étant probablement plus prompts à satisfaire les revendications afin d’augmenter leurs chances de rester au pouvoir), si des lois assurent les libertés d’expression, de mobilisation, si le gouvernement en place n’est pas prompt à user de la répression, de la force physique, pour étouffer les mouvements contestataires, etc. Si le système est ouvert, on peut penser que les citoyens lanceront davantage de mouvements de contestation que s’il était fermé ; en revanche, si le système est fermé, un mouvement contestataire a peut-être plus de chances de déborder, de prendre une forme violente, comme celle d’une émeute.
Même si le système politique est favorable à certaines mobilisations, cela ne signifie pas que certains individus ne se comporteront pas en passagers clandestins et n’y participeront pas. La théorie de la structure des opportunités politiques ne contredit pas la littérature à la Olson ; elle ne pose pas la même question, elle n’observe pas l’action collective (l’action contestataire) depuis la même perspective. On pourrait dire que l’une (Olson) est dans une logique micro, tandis que l’autre est dans une logique plus méso, voire macro.
Si les concepteurs du programme tenaient à rajouter une troisième explication au paradoxe d’Olson, ils auraient dû plutôt évoquer la théorie de la « mobilisation des ressources ».


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