mardi 23 juin 2026

Les leçons du Brexit

 « Aujourd'hui marque le dixième anniversaire du référendum sur la sortie de l'UE, l'une des pires décisions politiques dont on puisse se souvenir.

Ce ne sont pas seulement les experts dont les gens en ont assez. Les électeurs aussi. Selon YouGov, 57 % pensent que nous avons eu tort de voter en faveur d'une sortie de l'UE, notamment 23 % des électeurs qui ont voté en faveur du "leave". Et seulement 12 % pensent que le Brexit a été une réussite. Notre plus grande décision politique depuis des années, prise après des mois de débats publics approfondis, était donc erronée. Contrairement à d'autres mauvaises décisions, comme le budget Truss/Kwarteng ou l'élection d’une succession de premiers ministres médiocres, cette décision ne semble pas près d'être corrigée. Au moment crucial, notre système politique et notre culture se sont donc trompés.

Ce qui soulève la question suivante : quelles leçons peut-on en tirer ?

La réponse n'est PAS simplement que "de mauvais hommes ont menti". Certes, ils ont menti, par exemple en affirmant que la Turquie allait bientôt rejoindre l'UE ou que le Brexit rapporterait 350 millions de livres sterling supplémentaires par semaine au NHS. Mais cela ne fait que soulever deux questions : pourquoi les gens ont-ils cru à ces mensonges ? et pourquoi ces mensonges n'ont-ils pas été dénoncés comme tels ?

Commençons par la première question. Si les gens ont cru à ces mensonges, ce n'est pas simplement parce qu'ils étaient stupides. Les expériences naturelles conduites par Bernie Madoff et Elizabeth Holmes montrent que même des personnes intelligentes peuvent être victimes d'escroqueries. Il y a plutôt quelques mécanismes psychologiques que les partisans du Brexit ont exploités, consciemment ou non, comme : 

● La vœu pieux. On a envie de croire qu'il y a des réponses faciles et ce souhait engendre la croyance. L'idée que "l'accord commercial le plus simple de l'histoire" résoudrait tous nos problèmes était l’une de ces réponses.

● La déférence. Nous avons, disait Adam Smith, "une propension à admirer et presque à vénérer les riches et les puissants". Ce n’est pas un hasard si les propagateurs de mensonges comme Farage et Johnson étaient d’anciens élèves de prestigieuses écoles privées, du type de ceux auxquels certains vouent de l’admiration.

● La théorie des perspectives (prospect theory). Les personnes qui ont perdu de l’argent sont parfois prêtes à prendre des risques pour se refaire. C'est pourquoi, par exemple, elles ont tendance à miser sur les outsiders, notamment lors de la dernière course de la journée. Le Brexit a donc séduit ceux qui estimaient avoir été lésés, ceux qui partageaient l'avis du spectateur qui a interpellé Anand Menon : "c'est votre putain de PIB, pas le nôtre !"

● Les remèdes de charlatan. Les gens se tournent souvent vers des escrocs lorsque les alternatives ont échoué. Werner Troesken montre comment les vendeurs de remèdes de charlatan ont exploité cette inclination. Ils ont investi massivement dans la publicité et la différenciation de leurs produits, ce qui leur a permis, lorsque d'autres produits ont échoué, de prétendre que les leurs seraient efficaces. De même, le Brexit a été présenté comme une alternative aux politiques précédentes.

Ces deux derniers mécanismes sont cohérents avec le fait que le soutien au Brexit était le plus fort dans les régions les plus durement touchées par l'austérité et dans celles qui ont enregistré davantage de décès par suicide et par toxicomanie, des symptômes de dysfonctionnement socio-économique. Cela correspond à une tendance générale selon laquelle la stagnation économique (comme en témoignent par exemple les fermetures de pubs ou de magasins) favorise le soutien à l'extrême droite. (Tout ceci n'est pas une sagesse rétrospective : The Moral Consequences of Economic Growth de Benjamin Friedman a été publié en 2006 et aurait donc dû être connu bien avant que les conservateurs ne mettent en œuvre l'austérité budgétaire.)

Le Brexit n'était donc pas uniquement le fruit de mensonges. Le mécontentement face à l'ordre établi a créé un terreau fertile pour que les mensonges puissent fleurir.

Ce qui nous amène à notre seconde question. Pour reprendre la métaphore du jardinage, pourquoi ces mensonges n'ont-ils pas été débusqués ? John Stuart Mill estimait que, dans un débat libre, "les opinions et les pratiques erronées cèdent progressivement la place aux faits et aux arguments". Cela ne s'est pas produit lors du débat sur le Brexit. Pourquoi ? Autrement dit, pourquoi les médias n'ont-ils pas dénoncé et corrigé ces mensonges ?

C'est simple. Les journalistes ne disent pas la vérité pour la même raison qu'ils ne livrent pas nos courses, ni ne réparent les nids-de-poule : ce n'est pas leur métier. Le travail des journalistes est le même que celui de n'importe quel autre salarié : faire ce que leur employeur leur demande. Et une grande partie des médias est dirigée par des personnes qui soutiennent le Brexit plus que la vérité et l'honnêteté. La BBC était un contrepoids trop faible face à cette propagande, préférant relater la polémique plutôt que les faits.

Notre espace public (l’espace où le débat politique se déroule) est victime d'une tragédie des communs. De même que la poursuite de l'intérêt personnel peut entraîner le surpâturage des terres communales ou l'épuisement des ressources halieutiques, la promotion intéressée d'opinions partisanes dégrade l'espace public.

Pour pousser l’analogie plus loin, les biens communs étaient traditionnellement protégés par une limitation de l’usage : on fixait des limites, souvent via des normes sociales, à la quantité de pâturage ou de pêche autorisée. De façon analogue, la sphère publique était jadis protégée par des normes interdisant le mensonge. Mais la disparition de ces normes a inondé la zone de merde.

Comment changer cela est une autre question ; il suffit de dire ici que cela devrait figurer beaucoup plus haut dans l'agenda politique que cela ne l'est actuellement.

Mon propos s'adresse plutôt à ceux qui pensent, à juste titre selon moi, que le Brexit était une erreur.

Il ne suffit pas de simplement pointer ce fait. Nous devons aussi avoir conscience que le Brexit est né de conditions socio-économiques et institutionnelles particulières, en particulier une économie stagnante qui a alimenté non seulement le mécontentement envers l’ordre établi, mais aussi l’hostilité envers le libéralisme et une société ouverte ; et une sphère publique privatisée qui a permis au mensonge et au fanatisme de prospérer.

Et ces deux facteurs restent d’actualité.

Ce qui m'amène à mon désaccord avec les centristes et les technocrates de tous bords. Plaider en faveur de bonnes politiques publiques, c'est comme donner des recettes quand on n'a même pas de cuisine : une vaine démonstration de supériorité intellectuelle. Le véritable défi est le suivant : comment créer les conditions qui rendent possible l’élaboration de politiques bien conçues ? Ceux qui souhaitent des politiques technocratiques libérales doivent privilégier un changement radical, car seul ce changement permettra de rendre possible une élaboration rationnelle des politiques. »

Chris Dillow, « Lessons of Brexit », 23 juin 2026. Traduit par Martin Anota 

 

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