lundi 30 décembre 2024

Une stagnation aux caractéristiques chinoises

Comment ne pas gérer une économie en déclin

 

« Au début des années 2000, un petit groupe d’économistes du New Jersey (oui, nous avons tous travaillé dans le New Jersey, cela vous pose problème ?) a formé ce que Scott Sumner a appelé l’"École de Princeton". Ce groupe comprenait ma personne, Lars Svensson, Michael Woodford et un certain Ben Bernanke – que lui est-il arrivé ? Nous étions tous préoccupés par l’apparente incapacité du Japon à sortir de la déflation et nous nous inquiétions de voir des problèmes de type japonais se manifester dans d’autres économies, ce qui fut effectivement le cas.

samedi 28 décembre 2024

La grande illusion de Trump

La conquête ne fait pas la grandeur d’une nation moderne, ni celle de son dirigeant

 

« La plupart des Américains qui ont soutenu Donald Trump pensaient probablement qu'ils votaient pour une baisse des prix des denrées alimentaires. Aujourd'hui, il dit, peu importe, prenons plutôt le Groenland. Et aussi le Canal de Panama et peut-être le Canada.

vendredi 27 décembre 2024

Une enquête sur le ralentissement économique dans la zone euro

« Les performances économiques de la zone euro sont moroses depuis 2018 environ, et plus particulièrement encore ces dernières années. Comme l’ont indiqué les rapports d’Enrico Letta et de Mario Draghi, l’économie de la zone euro fait face à des défis structurels notables, qui ont exacerbés par la pandémie et les perturbations des marchés de l’énergie qui ont résulté de la reprise de l’invasion russe de l’Ukraine. Cela contraste avec la récente vigueur de l’économie américaine, qui n’a pas autant souffert du choc énergétique et qui continue d’être soutenue par de fortes dépenses publiques.

vendredi 20 décembre 2024

Europe : retour à la croissance domestique

« La productivité, les revenus, la consommation et l’investissement sont structurellement faibles en Europe depuis le début du millénaire et ils ont considérablement divergé de ceux des États-Unis.

L'assurance santé aux États-Unis : une critique acerbe de l'économie de « marché »

« Le modèle d’assurance défectueux du pays, mû par la cupidité (greed), conduit à l’inefficacité, aux inégalités et au refus de soins, une escroquerie colossale qui a déchaîné la fureur dans tout le pays.

jeudi 19 décembre 2024

Le cercle vicieux du populisme et de la migration

« Le populisme d'extrême-droite dissuade l'immigration qualifiée, favorise la fuite des cerveaux et alimente le déclin économique, ce qui crée un cercle vicieux où s’auto-alimentent stagnation et xénophobie.

mercredi 18 décembre 2024

Changement climatique, banques centrales et arbitrages de la politique monétaire

« Le changement climatique est le défi de notre époque. Ses conséquences sont perceptibles depuis les années 1980 et elles s’accentuent, avec notamment la multiplication des phénomènes météorologiques extrêmes. Parmi eux, des périodes de températures anormalement élevées se profilent à l’horizon. Non seulement les températures moyennes augmentent, mais l’ampleur et la fréquence des vagues de chaleur augmentent également [GIEC, 2023].

lundi 16 décembre 2024

Estimer le rendement de la scolarité avec l'équation de Mincer

« L’équation de Mincer (sans doute l’équation la plus largement utilisée dans les travaux empiriques) peut être utilisée pour expliquer une multitude de phénomènes économiques, et même non économiques. L’une de ces applications consiste à expliquer (et à estimer) les salaires en fonction de la scolarité et de l’expérience sur le marché du travail. L’équation de Mincer fournit des estimations des rendements monétaires moyens d’une année supplémentaire d’éducation. Cette information est importante pour les décideurs politiques qui doivent décider des dépenses d'éducation, de la priorisation des niveaux de scolarité et des programmes de financement de l'éducation tels que les prêts étudiants. […]

samedi 14 décembre 2024

Du privilège exorbitant à l’ignorance invincible

« Peut-être parce qu'elle peut sembler mystérieuse, l'économie monétaire internationale donne étrangement souvent lieu à des citations. Et plus souvent encore, elle fait dire des choses qui sont simplement stupides, mais j'y reviendrai dans un instant.

vendredi 13 décembre 2024

Pourquoi la technologie américaine domine-t-elle ?

« […] L’une des choses qui frustrent ceux d’entre nous qui croient que les électeurs ont fait un mauvais choix le mois dernier est que les électeurs américains semblent être plus ou moins les seuls au monde à penser que les Etats-Unis ont une mauvaise économie. D’autres pays regardent nos performances avec envie, voire même avec inquiétude. En effet, la Commission européenne a récemment publié un rapport de Mario Draghi, l’ancien président de la BCE (et l’homme qui a sauvé l’euro), appelant à une action urgente pour combler le fossé.

vendredi 6 décembre 2024

Le cycle d’affaires et l’incertitude autour de la politique économique en France

« Depuis que le président Macron a annoncé la dissolution de l’Assemblée nationale, le dimanche 9 juin 2024, la France connaît une période de turbulences politiques, dont les conséquences économiques sont largement commentées dans les médias. La démission du gouvernement Barnier le 5 décembre 2024 a encore accru les incertitudes sur l’avenir politique et économique du pays. Mesurer l’incertitude et ses effets n’est pas une tâche aisée, car cette information n’existe pas dans la nature ; elle doit donc être calculée.

Le processus de construction de l’État et la croissance à long terme

Comment les réformes administratives initiées pendant la Révolution française ont-elles façonné le développement économique au fil du temps ?

 

« La capacité de l'État (State-capacity), qui implique la capacité d'un gouvernement à assumer ses responsabilités essentielles et à atteindre ses objectifs politiques, est largement reconnue comme cruciale pour la croissance économique, mais les économistes ont encore beaucoup à apprendre à propos du processus dynamique par lequel elle se construit et pour savoir à partir de quel moment elle commence à se révéler bénéfiques pour les citoyens. Des questions profondes à propos du temps que peut prendre la construction de l’État et de l’ordre dans lequel les institutions devraient être construites n’ont reçu qu’une réponse partielle.

samedi 30 novembre 2024

Les effets du salaire minimum dépendent de la concentration du marché du travail

« Les effets du salaire minimum sur l’emploi se révèlent moins négatifs, voire même positifs, sur les marchés du travail plus concentrés, où les entreprises disposent généralement d’un plus grand pouvoir de marché.

mardi 26 novembre 2024

Les gouvernements devraient-ils protéger leurs citoyens contre les chocs externes ?

« L’un des thèmes évoqués dans les analyses faites autour de l’élection américaine, y compris les miennes, a été le choc sur le revenu réel causé par la récente hausse des prix des matières premières (énergie et alimentation). L’idée est que les électeurs les moins engagés (les électeurs peu informés) imputent ces chocs au gouvernement plutôt qu’à la Russie ou à la pandémie, ce qui expliquerait pourquoi ces dernières années ont été un désastre dans les sondages pour les élus.

vendredi 22 novembre 2024

La triple menace inflationniste de Trump

« En 1919, John Maynard Keynes a déclaré : "Il n’y a pas de moyen plus subtil et plus sûr de renverser les bases existantes de la société que de débaucher la monnaie". Keynes a attribué cette intuition au leader bolchevique Lénine, qui a affirmé que la dépréciation de la monnaie était le "meilleur moyen pour détruire le système capitaliste".

mardi 19 novembre 2024

La leçon américaine : "radical" n’est pas un gros mot

« La semaine dernière, les électeurs américains ont rendu un verdict sans équivoque : Donald Trump retourne à la Maison Blanche, en remportant à la fois le collège électoral et le vote populaire. Cela ne signifie pas que les États-Unis sont devenus un pays extrémiste. Dans l’ensemble, les changements dans les votes ont été limités, mais, avec un électorat très polarisé et un système majoritaire, cela a suffi à donner un avantage significatif à Trump. Dans un thread sur X, le récent lauréat du Nobel d'économie Acemoglu a fait remarquer à juste titre que Trump n’a pas gagné (il a reçu à peu près le même nombre de voix qu’en 2020), mais que Harris a perdu. La candidate démocrate a souffert d’une baisse de la participation électorale et a perdu des voix dans presque toutes les catégories sociales. Le seul groupe où Harris a gagné des voix est celui des électeurs à revenus élevés et très diplômés, c’est-à-dire les élites. Comme l’a déclaré Acemoglu, "les démocrates ont perdu les travailleurs américains et ils n’ont rien fait dans cette élection pour les regagner".

vendredi 15 novembre 2024

A propos de la super-implication des super-riches dans la politique américaine

« Aujourd’hui, aux États-Unis, les super-riches semblent être super-impliqués dans la politique, soit directement, en se présentant eux-mêmes comme candidats aux plus hautes fonctions publiques, soit en soutenant financièrement des politiciens, des partis politiques et des campagnes politiques. Si l’on regarde cette évolution d’un point de vue historique, elle est inquiétante. En effet, nos ancêtres se sont toujours inquiétés de la possibilité que la richesse capture la politique. Comme l’affirmait le philosophe française du quatorzième siècle Nicole Oresme en traduisant la Politique d’Aristote et en l’adaptant aux conditions de son époque : "Les super-riches sont si inégaux et surpassent tellement les autres en ce qui concerne leur pouvoir politique qu’il est raisonnable de penser qu’ils sont parmi les autres comme Dieu est parmi les hommes… Les cités qui sont gouvernées démocratiquement devraient reléguer ces gens, c’est-à-dire les envoyer en exil ou les bannir, car ces villes s’efforcent d'atteindre l’égalité de tous".

mercredi 13 novembre 2024

A quoi faut-il s'attendre avec la Trumponomics ?

« Au moment où j’écris ces lignes, une semaine après les élections nationales américaines, il semble que le parti républicain du président nouvellement élu Donald Trump va prendre le contrôle des deux chambres du Congrès, ce qui permettra à celui-ci de mettre en œuvre son programme économique. Il a été clair quant à ses intentions : des droits de douane pour protéger les États-Unis, des baisses d’impôts pour aider les entreprises et l’expulsion des immigrés sans papiers.

Trump peut-il réduire le déficit commercial américain ?

« Eh bien, nous avons eu nos élections et tout est sur le point de changer. C'est un euphémisme de dire que je ne suis pas content des résultats. Mais une (très petite) consolation vient d'une observation de la part de mon ancien professeur Evsey Domar : les temps difficiles peuvent donner lieu à d’intéressantes analyses économiques.

mardi 12 novembre 2024

L’idéologie de Donald Trump

« Donald J. Trump a-t-il une idéologie ? si oui, laquelle ? La première partie de la question est redondante : chaque individu a une idéologie et si nous croyons qu’un individu n’en a pas, c’est parce qu’elle peut représenter un amalgame de pièces tirées de divers cadres idéologiques qui sont réarrangés et qu’il est par conséquent difficile de nommer. Mais cela ne signifie pas qu’il n’y a pas d’idéologie. La seconde partie est une question à un million de dollars, parce que, si nous pouvions reconstituer l’idéologie de Donald Trump, nous serions capables de prévoir ou de deviner (l’élément de volatilité est élevé) à quoi son règne ces quatre prochaines années pourrait ressembler.

lundi 11 novembre 2024

Aucun président ne peut relancer l'emploi industriel américain

« Dans la dernière ligne droite de la campagne présidentielle américaine, Donald Trump et Kamala Harris vantent tous deux des plans concurrents pour créer des emplois de classes moyennes pour les travailleurs sans diplôme universitaire en revitalisant l’industrie manufacturière. Mais les candidats ne jouent pas seulement sur la nostalgie de l’électorat pour une ère révolue ; ils ignorent le rôle diminué que l’industrie manufacturière peut désormais jouer comme source de croissance économique et d’opportunités.

samedi 9 novembre 2024

Pourquoi Trump a-t-il gagné et pourquoi Harris a-t-elle perdu ?

« Trump a remporté une victoire personnelle aux élections de 2024, en remportant tous les États pivots (swing States), en améliorant sa part de suffrages à peu près partout et, contrairement à sa victoire de 2016, en recueillant une majorité absolue du vote populaire. En outre, il a conduit le Parti républicain à une majorité sénatoriale plus importante que prévu et, même si de nombreuses élections à la Chambre des représentants restent à déterminer, une majorité élargie à la Chambre pourrait également en résulter. Ces gains sont plus qu’incrémentaux ; en fait, ils pourraient annoncer une nouvelle ère dans la politique américaine.

lundi 4 novembre 2024

Décroissance : y a-t-il un consensus quant à savoir si elle pourrait être une bonne idée ?

« Face à la menace du changement climatique et d’autres dommages à l’environnement, certains disent que la solution consiste à inverser notre engagement collectif en faveur d’une croissance économique (economic growth) continue. Mais l’idée de décroissance (degrowth) a toute un éventail de définitions et les analyses des recherches sur le sujet aboutissent à des conclusions contrastées.

vendredi 1 novembre 2024

Le changement climatique provoquera des pertes économiques probablement plus élevées que vous ne le croyez

« C’est la seconde partie d’une série de deux colonnes. Alors que la première colonne fournissait un passage en revue méthodologique de la littérature sur les fonctions de dommages [Aerts et al., 2024], cette colonne discute des implications quantitatives pour les scénarios du NGFS…

mardi 29 octobre 2024

Institutions et prospérité : zoom sur les travaux des lauréats du Nobel 2024

« L’une des énigmes les plus tenaces en science économique est la grande disparité dans répartition de la richesse et de la prospérité entre les régions du monde. Après les débuts de la Révolution industrielle en Grande-Bretagne, la croissance économique s’est rapidement propagée à certaines régions, tandis que d’autres n’ont connu une amélioration significative de leurs niveaux de vie qu’au vingtième siècle et beaucoup ont encore à s’industrialiser.

lundi 28 octobre 2024

Tout le monde mérite-t-il son augmentation de salaire ?

« Il y a un quart de millénaire, Mozart et Haydn composaient déjà des quatuors à cordes, alors même que la Révolution industrielle était en gestation. Depuis, l'échelle de l’économie mondiale a été multipliée par au moins cent et les niveaux de vie en Europe occidentale par vingt, peut-être plus. Notre capacité à voyager, construire, calculer, communiquer ou simplement produire de la nourriture s'est transformée au-delà de toute mesure. Et pourtant, la productivité d'un récital en live du quatuor à cordes Empereur de Haydn n'a pas changé : il faut toujours entre 25 et 30 minutes et quatre musiciens pour le jouer.

jeudi 24 octobre 2024

Comment mesurer les pertes économiques provoquées par le changement climatique ?

« Le changement climatique est le plus grand défi mondial de notre époque. Il pose des risques généralisés et potentiellement très graves pour les sociétés à travers le monde. En 2023, la température moyenne mondiale a atteint un nouveau record, atteignant près de 1,5 °C par rapport à son niveau préindustriel [Copernicus, 2024] et l’été 2024 a été le plus chaud à travers le monde qui ait été enregistré. Cela montre que notre climat évolue rapidement et entraîne des changements qui vont bien au-delà d’une simple hausse des températures. On peut observer une grande variété de risques, qui peuvent entraîner de substantielles pertes économiques. Les exemples de tels risques incluent les dommages aux biens d’équipement provoqués par les inondations, la baisse de la productivité du travail due aux températures élevées et les mauvaises récoltes causées par de sévères sécheresses.

mercredi 23 octobre 2024

Les changements dans la répartition des revenus en Chine, en Inde et aux Etats-Unis entre 2018 et 2023 : les effets de la pandémie, puis le retour à la normale

« La période des cinq dernières années a été particulière en ce qui concerne l’évolution des inégalités. Cela est dû principalement à l’effet de l’épidémie de Covid-19 et des politiques gouvernementales associées qui s’est fait fortement sentir en 2020 et 2021. En 2022, les choses se sont "normalisées" en rebondissant plus ou moins vers la tendance d’avant la pandémie. Un autre changement a été le retrait de la mondialisation, du moins dans la rhétorique et dans une certaine mesure dans les faits. Cependant, il est encore trop tôt pour que cet effet se manifeste dans les données concernant la répartition des revenus.

Vers un atterrissage en douceur ou en catastrophe ? Une perspective historique des cycles de politique monétaire

« La mission des banques centrales est d’aider l’économie à surmonter les chocs et à ramener l’inflation vers son objectif. Ce billet de blog de la BCE s’interroge sur les leçons que nous pouvons tirer des cycles de politique monétaire passés à propos de la manière de contrôler l’inflation tout en parvenant à un atterrissage en douceur (soft landing) de l’économie.

mardi 22 octobre 2024

La surprenante résilience de la mondialisation

« La mondialisation se poursuit : les prédictions généralisées de sa mort se révèlent largement prématurées. 

samedi 19 octobre 2024

Quelques réflexions sur l’économie du développement, les institutions, Acemoglu, Johnson, Robinson…

« Voici mon bref historique des institutions dans la réflexion macro-développement, au moment de l'intervention d’Acemoglu, Johnson et Robinson. J’ai eu la plupart de ces réflexions plus tôt, mais cette semaine elles se sont cristallisées. Je ne parle pas spécifiquement d’Acemoglu, Johnson et Robinson, mais j'ai de brèves réflexions à propos de leur impact.

vendredi 18 octobre 2024

Droits de douane : comment le projet radical de Trump pourrait ruiner l’économie américaine

« Donald Trump a changé d’avis sur de nombreux sujets […]. Mais le souhait de Trump d’imposer des droits de douane élevés n’a pas changé. Dans une interview accordée mardi au Club économique de Chicago, il a déclaré : "Pour moi, le plus beau mot du dictionnaire est 'tarif douanier'". En tant que président, il s’est lui-même qualifié de "l’homme des droits de douane". En fait, il a imposé des droits de douane substantiels lorsqu’il était au pouvoir. Ces mesures étaient toutefois modérées par rapport aux tarifs douaniers qu’il propose aujourd’hui. Il avait initialement suggéré un droit de douane de 10 % sur toutes les importations, mais il parle maintenant de tarifs douaniers pouvant atteindre 20 %. (À Chicago, il a même évoqué 50 %.) Il veut un tarif douanier de 60 % sur les importations en provenance de Chine.

jeudi 17 octobre 2024

Le rôle des politiques non monétaires dans la lutte contre l’inflation

« Les pays ont souvent eu recours à d’autres outils que la politique monétaire pour lutter contre l’inflation. Le récent épisode inflationniste n’a pas fait exception. Nous faisons le point sur les politiques de stabilisation de l’inflation mises en œuvre historiquement et lors de la reprise post-pandémique et examinons leur justification et leurs limites.

lundi 14 octobre 2024

Acemoglu, Johnson et Robinson ont expliqué pourquoi certains pays sont riches et d’autres pauvres


« Les lauréats de cette année ont apporté de nouvelles perspectives sur les raisons pour lesquelles il existe de si larges différences de prospérité entre les nations. Une explication clé tient aux différences persistantes entre les institutions sociétales. En examinant les divers systèmes politiques et économiques introduits par les colons européens, Daron Acemoglu, Simon Johnson et James A. Robinson ont pu démontrer une relation entre les institutions et la prospérité. Ils ont également développé des outils théoriques qui peuvent expliquer pourquoi les différences entre les institutions persistent et comment les institutions peuvent changer.

samedi 12 octobre 2024

Des stocks tampons pour la stabilité des prix ?

« La forte inflation de ces dernières années a amené à reconsidérer les politiques de stabilisation des prix. Ces dernières semaines, par exemple, la vice-présidente Kamala Harris a proposé de nouvelles mesures de contrôle des loyers et de lutte contre les prix abusifs. Parmi les propositions peu orthodoxes de stabilisation des prix qui sont débattues à Washington, il y a celle de créer des stocks tampons de produits de base. L’économiste Isabella Weber de l’Université du Massachusetts à Amherst a récemment soutenu au Peterson Institute que les stocks tampons publics, notamment de produits alimentaires, pourraient stabiliser les prix, réduire la volatilité macroéconomique et réduire la faim dans le monde à notre "époque de situations d’urgence enchevêtrées".

mercredi 9 octobre 2024

Esther Duflo : « Nous n’avons pas à nous contenter de conjectures pour savoir ce qui fonctionne en matière de politique sociale »

« Les essais contrôlés randomisés ont été couramment utilisés dans les études médicales. Lorsque les économistes ont décidé de les adopter pour la politique sociale, le "mouvement randomista" est né. Cela a permis à Esther Duflo, à son époux Abhijit Banerjee et à Michael Kremer de faire progresser leurs recherches expérimentales sur la manière de réduire la pauvreté, des travaux couronnés par l’attribution du "prix Nobel d’économie" en 2019. Lors de sa dernière visite à la LSE, Duflo a rencontré Charlotte Kelloway pour une séance de questions-réponses […].

lundi 7 octobre 2024

Des droits de douane sur toutes les importations américaines provoqueraient un chaos pour les entreprises

« S’il y a une chose qui est claire dans cette saison électorale turbulente, c’est l’intention du candidat à la présidence Donald Trump d’imposer des droits de douane élevés sur toutes les importations américaines. L’expérience montre et les économistes s’accordent à dire que les droits de douane entraînent des prix durablement plus élevés pour les consommateurs. Mais les dommages à court terme seront encore plus importants si des perturbations massives dans les chaînes de valeur créent le chaos pour les entreprises qui dépendent des importations.

mardi 1 octobre 2024

Ce que les populistes ne comprennent pas à propos des tarifs douaniers

« La défense superficielle et sélective des propositions de politique commerciale de Donald Trump qu’offre Oren Cass dans The Atlantic déforme ce que les économistes savent à propos des droits de douane. Certes, les idées spécifiques de Trump (notamment les droits de douane minimum sur toutes les importations et l’utilisation des tarifs douaniers à des fins commerciales et de politique étrangère) sont sans précédent. Pourtant, dans le cadre du projet de Trump, les coûts bien documentés des tarifs douaniers éclipseront les avantages bien spéculatifs que Cass brandit.

L’obsession pour les taux de change fixes nuit aux pays en développement

« Ces derniers mois, une série de crises a frappé des pays en développement à travers le monde : 

samedi 21 septembre 2024

Quels sont les rendements de l’éducation ?

« L’un des principaux domaines d’étude de l’économie du travail est celui des causes des différences de rémunérations entre les individus et, par extension, de la structure des salaires et des rémunérations sur le marché du travail. Comme l’ont montré les travaux fondateurs de Mincer (1958), Becker (1962) et bien d’autres, le capital humain est un important prédicteur des différences de rémunérations entre les individus et entre les pays. La théorie du capital humain repose sur l’idée que les investissements comme l’éducation ou la formation qui rendent les individus plus productifs sont récompensés par une augmentation des rémunérations sur le marché du travail. […] 

vendredi 13 septembre 2024

Ceci n'est pas la décroissance. Une réponse à Savin et van den Bergh

« Les revues de littérature ne prêtent généralement pas à controverse. Mais ce n’est pas le cas de "Reviewing studies of degrowth: Are claims matched by data, methods and policy analysis?", un papier récent d’Ivan Savin et Jeroen van den Bergh, deux économistes de l’Université autonome de Barcelone. "L’article a déclenché un effondrement", explique Glen Peters, qui a été témoin de l’émoi provoqué en ligne par sa publication la semaine dernière. Giorgos Kallis, l’un des principaux chercheurs sur le thème de la décroissance, l’a qualifié d’"article de mauvaise foi" avec une "étrange méthode", suivi par certains de ses collègues qui l’ont décrit comme une revue "injuste" (Julia Steinberger) avec une "méthodologie extrêmement défectueuse" (Jason Hickel). Plongeons dans le vif du sujet. 

mercredi 11 septembre 2024

Il n’y a pas de base scientifique pour la décroissance

« Au cours de la dernière décennie, de nombreuses études proposant la stratégie de la "décroissance" (degrowth) comme alternative à la "croissance verte" [Tréquer et alii, 2012 ; Tol et Lyons, 2012 ; Aghion, 2023] ont été publiées dans des revues scientifiques. La notion de décroissance fait référence à la réduction de la taille de l'économie pour faire face aux problèmes environnementaux et sociaux. Bien qu’il ait (encore) une place limitée dans le champ universitaire, le sujet reçoit une attention considérable dans les médias et la sphère publique en général. En témoignent deux conférences organisées au Parlement européen.

Pour évaluer la qualité scientifique de la réflexion sur la décroissance, nous avons mené une revue systématique de la littérature portant à partir de 561 études publiées utilisant le terme de "décroissance" dans leur titre [Savin et van den Bergh 2024]. […] 

dimanche 8 septembre 2024

La religion importe pour la croissance économique

« Depuis que Max Weber a proposé son hypothèse de "l’éthique protestante" en 1904-1905, les chercheurs en sciences sociales se sont interrogés sur le rôle que joue la religion dans la croissance économique. Le plus gros problème pour de telles enquêtes était le manque de données disponibles et de cadres analytiques permettant de relier religion et croissance. Ce n’est plus le cas. Au cours des deux dernières décennies, les chercheurs en sciences sociales ont significativement contribué à notre compréhension de la manière par laquelle la religion affecte la croissance.

Les liens de la semaine

samedi 7 septembre 2024

Camille Landais : l'inégalité entre les sexes résulte des inégalités dans la garde d’enfants

« Avoir des enfants peut ralentir significativement la progression de carrière des femmes, mais pas celle des hommes. Camille Landais, professeur à la London School of Economics (LES), a étudié cette différence de trajectoires et l’a baptisée "pénalité associée aux enfants" (child penalty). Il s’est entretenu avec Anna Bevan (…). Ils ont discuté de la dynamique derrière la pénalité associée aux enfants, de ce que les décideurs politiques peuvent faire, de la question de savoir si les choses sont différentes pour les couples homosexuels et de la façon par laquelle le Portugal a réussi à avoir des taux d’emploi féminins élevés.

vendredi 23 août 2024

Milton Friedman

Crédit : The Friedman Foundation for Educational Choice


« Lors d'un événement tenu en 2002 en l'honneur du 90ème anniversaire de Milton Friedman, Ben Bernanke, alors membre du conseil des gouverneurs de la Fed, lui a présenté une sorte de rameau d'olivier au nom de la Fed. "En ce qui concerne la Grande Dépression, vous avez raison, nous en sommes responsables", a concédé Bernanke. "Nous sommes vraiment désolés. Mais grâce à vous, nous ne la referons plus."

mardi 20 août 2024

Qu’est-il arrivé à l’inflation ?

« La forte inflation au cours des deux premières années du mandat de Joe Biden a eu un impact considérable sur sa popularité et le souvenir de cet épisode inflationniste est probablement la principale raison pour laquelle, du moins jusqu'à récemment, les sondages donnaient à Donald Trump un large avantage en ce qui concerne l'économie.

vendredi 16 août 2024

Le marché du travail américain dans la reprise post-Covid. Ce cycle peut-il continuer à être différent ?

« Après une longue période au cours de laquelle le marché du travail américain a surperformé même certaines des prévisions les plus optimistes, les chiffres de juillet 2024 se sont révélés plus sombres qu’attendu avec une croissance de l'emploi plus faible et un taux de chômage augmentant pour atteindre 4,3 %. Alors que d’un point de vue historique, un taux de chômage 4,3 % reste faible et proche des estimations du taux de chômage d’équilibre, le fait que le chômage ait augmenté depuis plusieurs mois a amorcé un débat quant à savoir si ces chiffres pouvaient signaler le début d’une récession.

mardi 2 juillet 2024

Grâce à Trump, nous savons qui supporte les droits de douane

« Imaginez que vous soyez propriétaire d'une petite entreprise qui produit quelque chose, disons des décorations de pelouse en plastique, pour les consommateurs américains. (Un de mes oncles travaillait dans ce secteur.) Puis, pour une raison quelconque, les politiciens proposent d’instaurer une taxe de 25 % ou plus sur toutes les ventes de flamants roses, de nains de jardin, etc. 

vendredi 24 mai 2024

Six croyances que j'ai à propos de l’inflation

« J’ai commencé mes études d’économie dans les années 1970, lorsque l’inflation était l’une des questions macroéconomiques dominantes. La lutte contre l’inflation concentrait alors nos esprits et nous a conduits, moi et beaucoup de mes camarades de classe, vers des carrières de macroéconomistes. Lors de mon premier emploi dans le monde politique, j'ai passé l'été 1978 en tant que stagiaire au Congressional Budget Office (CBO), où l’on m'a confié la tâche d'estimer diverses spécifications pour la courbe de Phillips. L’objectif était de mieux comprendre les forces à l’origine de l’inflation.

mardi 14 mai 2024

Pourquoi l’administration Biden impose-t-elle de nouveaux droits de douane ?

« Donald Trump est un protectionniste à l’ancienne et il laisse entendre depuis un certain temps que s’il est élu, il imposera rapidement des droits de douane de 10 % ou plus sur toutes les importations – un "collier autour du cou" pour l’économie américaine.

samedi 11 mai 2024

Gabriel Zucman, gagnant de la médaille Clark 2023

« La médaille John Bates Clark 2023 de l'American Economic Association a été décernée à Gabriel Zucman, professeur d'économie à l'Université de Californie à Berkeley, pour ses contributions fondamentales à l'étude des inégalités et de la fiscalité. Grâce à un travail empirique méticuleux et à des approches méthodologiques créatives, Zucman a mis à jour les principales tendances présentées par la concentration du patrimoine mondial, l'ampleur et la répartition de l'évasion fiscale et les stratégies d'économie d'impôts adoptées par les multinationales. Ses constats ont eu un profond impact sur la recherche universitaire et sur les débats politiques mondiaux. Sur le plan méthodologique, ses travaux ont contribué à raviver une tradition empirique multiséculaire dans les sciences sociales, celle lancée il y a longtemps par Gregory King et William Petty, puis poursuivie au vingtième siècle par Richard Stone et Simon Kuznets, une traduction qui tente d’apporter un éclairage sur des questions économiques et politiques clés grâce à la création de nouveaux systèmes de mesure, qui sont sophistiqués sans pour autant être piégés dans une perspective théorique unique. En faisant revivre cette tradition, Zucman a changé la façon par laquelle la recherche économique contemporaine se fait en montrant que la mesure peut avoir un large impact dans notre domaine et sur le monde, ce qui a inspiré de nombreux jeunes chercheurs à suivre ses traces. […]

Le contexte 

La critique la plus courante adressée aux économies capitalistes est que, malgré le fait qu’elles stimulent la croissance économique, elles génèrent aussi des inégalités excessives. L’étude du haut des répartitions du revenu et des richesses est étroitement liée aux statistiques fiscales, parce qu’elles sont la meilleure source d’informations pour capturer les riches, malgré le soupçon de longue date selon lequel les riches pourraient ne déclarer ni tous leurs revenus, ni toute leur richesse au fisc.

Il y a plus d’un siècle, Vilfredo Pareto [1896] a découvert, en examinant les tabulations des données fiscales sur le revenu et sur le patrimoine des cantons suisses, que les extrémités supérieures des répartitions des revenus et de la richesse suivent une loi de puissance, désormais appelée "distributions de Pareto". Cinquante ans plus tard, Simon Kuznets [1953] a estimé les parts des hauts revenus en divisant le revenu revenant à un groupe aux revenus élevés [par exemple, le centile supérieur] par le revenu total de l’ensemble de l’économie estimé à partir des comptes nationaux qu’il a également contribué à inventer. Ces statistiques sur les parts des hauts revenus sont plus concrètes que le paramètre abstrait de Pareto d’une loi de puissance, si bien qu’elles ont un plus grand impact dans les débats universitaires et politiques. Kuznets a mis en évidence la forte baisse de la concentration des revenus aux États-Unis entre 1913 et 1948, ce qui a constitué la base de la célèbre théorie de la "courbe de Kuznets" selon laquelle les inégalités augmentent tout d’abord, puis diminuent, à mesure que le développement économique se poursuit. A partir de données sur les droits de succession repondérées pour représenter l’ensemble de la population, Lampman [1962] a pour sa part mis en évidence un déclin similaire de la concentration des richesses aux États-Unis. 

Pendant des décennies, l’intérêt porté à l’utilisation des données fiscales pour mesurer les inégalités a décliné comme la concentration des revenus et des richesses restait relativement stable et, au regard des normes historiques passées, faible. Les travaux sur la répartition se sont alors focalisés sur les données des micro-enquêtes qui étaient désormais disponibles et se sont plutôt concentrées sur le bas, plutôt que le sommet, de la distribution. 

Thomas Piketty [2001] et Piketty et Emmanuel Saez [2003] ont relancé l’étude du sommet de la distribution à l’aide de données fiscales en créant des séries de données des parts des hauts revenus sur un siècle pour la France et les États-Unis. Alors que la concentration des revenus était restée faible en France, les États-Unis ont connu une forte augmentation de la concentration des revenus à partir de 1980, après le tournant néolibéral de la présidence Reagan. Le contraste frappant que l’on observe entre la France et les États-Unis depuis 1980 a montré que les tendances suivies par les inégalités ne pouvaient pas s’expliquer uniquement par le progrès technique, comme le postulaient les explications antérieures de Kuznets [1953], ni par un progrès technique biaisé en faveur des qualifications, comme l’avaient proposé plusieurs études américaines sur les inégalités salariale (les études passées en revue par Katz et Autor [1999]). 

En ce qui concerne la question des inégalités de richesses aux États-Unis, l’enquête de haute qualité Survey of Consumer Finances a révélé des hausses significatives de la concentration du patrimoine depuis les années 1980 [Wolff, 1995], tout comme la liste des 400 Américains les plus riches du magazine Forbes. Cependant, les données sur l’impôt sur les successions actualisant l’étude de Lampman [1962] n’ont pas suggéré que la concentration des richesses  avait connu une telle poussée [Kopczuk et Saez, 2004].

La principale faiblesse de ces premières études sur les parts supérieures de la répartition du revenu et des richesses était qu’elles dépendaient du revenu et de la richesse tels qu’ils étaient rapportés dans les déclarations de revenus des particuliers et des successions. Les revenus déclarés peuvent ne pas inclure des éléments importants du revenu tels que les bénéfices non distribués des sociétés qui sont particulièrement importants au sommet. En outre, l’évasion fiscale et l’évitement fiscal peuvent réduire les revenus déclarés par rapport aux revenus réels et l’ampleur de l’évasion fiscale et de l’évitement fiscal peut également varier dans le temps et selon les pays, en fonction de la rigueur de l’application de l’impôt et des possibilités d’évitement fiscal. Pour l’économie américaine, l’énorme écart entre la richesse en plein essor de la liste Forbes 400 et la stagnation des successions des grandes fortunes décédées suggère que la croissance de l’évitement fiscal et de l’évasion fiscale pourrait poser un réel problème [Kopczuk et Saez, 2004]. 

Certes, une littérature sur l’évasion fiscale et l’évitement fiscal existait, mais elle était rarement connectée à l’analyse des inégalités. Pour les États-Unis, des études d’audits aléatoires effectués par l’Internal Revenue Service (IRS) ont montré que l’ajout d’estimations de revenus échappant à l’impôt déclarés augmente légèrement la concentration des revenus [Johns et Slemrod, 2010]. Mais la capacité de l’IRS à mesurer les revenus évadés est limitée, en particulier en ce qui concerne les formes sophistiquées d’évasion utilisées par les riches, comme l’évasion fiscale offshore. Même si de nombreux éléments anecdotiques suggéraient que de nombreux riches cachaient leurs richesses dans des paradis fiscaux pour échapper à l'impôt et que les paradis fiscaux s’étaient mués en un florissant modèle d’affaires, il n'existait aucune preuve quantitative largement applicable sur l'ampleur de l'évasion fiscale offshore avant les premiers travaux de Zucman dans ce domaine [Zucman, 2013]. 

Une littérature un peu plus importante sur la fiscalité internationale des entreprises a étudié dans quelle mesure les multinationales évitent l’impôt en déclarant leurs bénéfices dans des juridictions à faible fiscalité, souvent les mêmes paradis fiscaux qui s’adressent aux personnes fortunées. Étant donné que les multinationales communiquent des données sur leurs activités à l’étranger, un ensemble de travaux a suggéré que cet évitement fiscal était important (par exemple, Clausing [2009]). Pourtant, cette littérature était presque impénétrable pour le non-expert à cause de la complexité des montages d’évitement fiscal, des subtilités des données des cabinets comptables disponibles et de leur manque de fiabilité et peut-être aussi d'une passion des acteurs en question pour le jargon et les détails, ce qui rendait la tâche difficile, sinon impossible, pour les autres d’avoir une vue d’ensemble. 

L’évasion fiscale offshore 

Dans une série d'articles et dans son livre La Richesse cachée des Nations, Zucman a développé des méthodes pour mesurer de manière systématique le patrimoine détenu dans les paradis fiscaux, apportant des informations quantitatives indispensables sur cette importante question. Zucman a mesuré à la fois le montant de richesses cachées dans les paradis fiscaux et la manière par laquelle la propriété de cette richesse est distribuée le long de la répartition du patrimoine.

GRAPHIQUE 1  Le patrimoine offshore en 2007 selon le pays (en % du PIB)

Il est bien connu qu’il y a une anomalie dans les statistiques internationales sur les titres (c’est-à-dire les actions et obligations négociées sur les marchés) : le passif dépasse l’actif. Selon les statistiques, le monde dans son ensemble est débiteur net (Lane et Milesi-Ferretti [2007]). Zucman [2013] avance que cet écart peut être lié au fait que des ménages détiennent des actifs patrimoniaux dans les paradis fiscaux. Pour prendre un exemple concret, si un Français détient des actions américaines sur son compte suisse, les Etats-Unis enregistrent un passif vis-à-vis du reste du monde, mais la France n'enregistre aucun actif (les autorités statistiques françaises n'observant pas ces actifs), la Suisse non plus (car ces actions américaines n'appartiennent pas à des résidents suisses et ne constituent donc ni un actif, ni un passif pour la Suisse). Zucman a proposé une méthodologie pour déduire la taille du patrimoine offshore des ménages à travers le monde à partir des anomalies observées dans les données d'investissement mondiales. Cela l’amène à estimer que l’équivalent de 8 % du patrimoine financier des ménages, soit environ 10 % du PIB mondial, est détenu dans les paradis fiscaux. 

Annette Alstadsæter, Niels Johannesen et Zucman [2018] ont exploité des données récemment divulguées par un certain nombre de grands centres financiers offshore, notamment la Suisse, le Luxembourg, les îles anglo-normandes et Hong Kong, montrant le montant des dépôts bancaires que les étrangers possèdent dans leurs banques, selon le pays de résidence des étrangers. Grâce à ces données, Alstadsæter et ses coauteurs ont pu répartir entre les pays la richesse offshore mondiale que Zucman [2013] avait trouvée. Alors qu’en moyenne la richesse offshore cachée dans les paradis fiscaux représente 10 % du PIB mondial, ils constatent une grande hétérogénéité entre les pays, comme il l’illustre avec le graphique 1. Les pays scandinaves ne possèdent que l’équivalent de quelques % du PIB en patrimoine offshore, mais ce chiffre s'élève à environ 15 % pour l’Europe continentale et jusqu'à 60 % pour la Russie, les pays du Golfe et un certain nombre de pays d'Amérique latine.

GRAPHIQUE 2 Répartition du patrimoine enregistré versus patrimoine dissimulé en Scandinavie (en %)

Même si l’on peut supposer que l’essentiel du patrimoine offshore caché à l’étranger appartient aux riches, il n’y avait guère de travaux empiriques quantifiant cet effet. Alstadsæter, Johannesen et Zucman [2019] a apporté une contribution révolutionnaire dans cette direction en utilisant de nouvelles microdonnées provenant de récentes fuites d’entités financières offshore (les "Panama Papers" et les "Swiss Leaks" de HSBC) et des résultats d’amnisties fiscales, fusionnées avec les revenus et patrimoines déclarés dans les déclarations fiscales en Norvège, en Suède et au Danemark. Les richesses offshore qui ont résulté de telles fuites ou qui ont été déclarées lors des amnisties fiscales sont incroyablement concentrées tout en haut de la distribution. Avec le graphique 2, il décrit la répartition du patrimoine en Scandinavie (Norvège, Suède et Danemark), à l'exclusion des richesses offshore, ainsi que la répartition des richesses détenues chez HSBC et divulguées par les participants d'amnisties fiscales : environ la moitié de cette richesse offshore appartient aux 0,01 % les plus riches, environ les trois quarts appartiennent aux 0,1 % les plus riches et plus de 90 % appartiennent aux 1 % les plus riches. 

Depuis ce travail, un certain nombre d’études ont constaté une concentration similaire des richesses dans d’autres contextes en utilisant les divulgations ou amnisties (pour un exemple utilisant des données colombiennes, voir Londoño-Vélez et Ávila-Mahecha [2021]. Par conséquent, il est possible d’utiliser les estimations distributives des pays scandinaves produites par Alstadsæter, Johannesen et Zucman [2019] et de les appliquer à d’autres pays. En utilisant les agrégats par pays du patrimoine offshore détenu par les résidents évoqués ci-dessus, Alstadsæter, Johannesen et Zucman [2018] ont pu évaluer comment la concentration des richesses change lorsque le patrimoine offshore est inclus. L’ajout du patrimoine offshore n’a qu’un impact modeste pour les États-Unis, où la richesse est déjà très concentrée et où le patrimoine offshore est assez faible : elle augmente la part de richesse des 0,01 % les plus riches de moins d’un point de pourcentage. Néanmoins, les effets sont bien plus larges dans de nombreux pays européens où le patrimoine est moins concentré et où le patrimoine offshore est plus important ; par exemple, cela fait passer la part du patrimoine détenue par les 0,01 % les plus riches au Royaume-Uni de 2,7 à 4,4 % (moyenne sur 2000-2009). L’effet peut être vraiment spectaculaire dans les pays où d’énormes richesses sont cachées à l’étranger : en Russie, la part du patrimoine des 0,01 % les plus riches fait plus que  doubler, en passant de 5 à 12,5 %. 

Cette analyse distributive du patrimoine offshore a également montré que l’évasion fiscale au sommet de la répartition est nettement plus importante qu’on ne le pensait jusqu’alors. Les preuves venues de Scandinavie dans l’article d’Alstadsæter, Johannesen et Zucman [2019] impliquent que les 0,01 % Scandinaves les plus riches font évader environ 25 % de leurs impôts, alors que les audits conventionnels suggèrent des taux d'évasion inférieurs à 5 % parce qu'ils ne captent pas le patrimoine offshore. John Guyton, Patrick Langetieg, Daniel Reck, Max Rischapplique et Zucman [2021] ont appliqué ces résultats aux États-Unis. Ils montrent que la prise en compte des techniques d’évasions fiscales sophistiqués comme la dissimulation de richesses à l’étranger, qui ne peuvent pas être détectées par les études d’audit aléatoires de l’IRS utilisées pour estimer l’évasion fiscale par groupes de revenus, change considérablement le tableau de l’évasion fiscale le long de la répartition du revenu. A la place d’une tendance assez uniforme des revenus non déclarés par groupe de revenus comme le suggèrent les études de l’IRS, les revenus non déclarés en proportion du revenu réel passent de 7 % dans la moitié inférieure de la répartition des revenus à plus de 20 % pour les 1 % les mieux rémunérés. Par conséquent, le revenu qui devrait être déclaré dans les déclarations fiscales américaines est plus concentré que le revenu déclaré dans les déclarations de revenus.

L’évitement fiscal des multinationales 

Un deuxième volet des travaux de Gabriel quantifie l’évitement fiscal des multinationales via les paradis fiscaux. Les multinationales peuvent utiliser diverses stratégies comptables pour maximiser la part de leurs bénéfices déclarée dans les paradis fiscaux, où les profits ne sont que faiblement imposés, voire pas du tout. De cette façon, les entreprises peuvent minimiser la part de leurs bénéfices déclarée dans les pays à forte fiscalité, qui sont généralement de grands pays riches où l’essentiel de l’activité économique réelle se déroule. C’est considéré comme de l’évitement fiscal (par opposition à l’évasion fiscale évoquée ci-dessus), car ces stratégies ne constituent pas une fraude pure : elles sont conçues par des comptables fiscaux, puis vigoureusement défendues lorsqu’elles sont contestées par les autorités fiscales. Toutefois, l’évasion fiscale et l’évitement fiscal sont étroitement liés, parce que la frontière entre l’évitement fiscal agressif qui gagne devant les tribunaux et l’évasion fiscale qui perd et bascule dans le territoire de l’évasion fiscale est mince.

Le sujet important de l’évitement fiscal des multinationales avait fait antérieurement l’objet de recherches universitaires dans la littérature sur la fiscalité internationale, mais la complexité des détails institutionnels compliquait leur tâche. Dans une première contribution, qui reste probablement la contribution la plus simple et la plus pédagogique pour comprendre la situation dans son ensemble, Zucman [2014] a construit des statistiques simples illustrant l'énorme essor du transfert de profits par les multinationales américaines vers les paradis fiscaux : dans les années 2010, plus de la moitié des profits étrangers déclarés par les multinationales américaines l’ont été dans les paradis fiscaux. Thomas Tørsløv, Ludvig Wier et Zucman [2023] ont mobilisé de nouvelles données macroéconomiques relatives aux multinationales mondiales et leurs opérations à l’étranger, connues sous le nom de "statistiques sur les filiales étrangères". Cette étape leur a permis de fournir une première quantification globale et granulaire du transfert de profits, avec des estimations bilatérales du montant de bénéfices transférés d'un pays A vers n’importe quel paradis fiscal B. 

Leur analyse révèle qu'à l'échelle mondiale, 36 % des bénéfices des multinationales déclarés à l’étranger finissent dans les paradis fiscaux et que les multinationales américaines sont particulièrement agressives et déplacent presque deux fois plus largement leurs profits que les autres multinationales (environ 50 % de leurs bénéfices à l’étranger, contre environ 30 % pour les multinationales non américaines). 

L’article fournit une nouvelle base de données internationales complète sur le transfert de bénéfices, disponible en ligne sur MissingProfits.world, et fournit également des versions révisées de statistiques officielles telles que le PIB et les balances commerciales corrigées pour tenir compte de ce transfert de bénéfices. 

Une autre contribution importante de Tørsløv, Wier et Zucman [2023] a été de montrer que les opérations des multinationales dans les paradis fiscaux semblent être plus rentables que les entreprises locales dans ces mêmes paradis fiscaux, ce qui suggère clairement que les bénéfices déclarés dans les paradis fiscaux ne représentent pas une activité économique réelle se déroulant dans ces paradis fiscaux, mais plutôt des profits papier qui sont transférés à des fins de minimisation fiscale. Gabriel a donné une illustration simple de ce phénomène dans le graphique 3, qui montre l'évolution des bénéfices comptabilisés, du capital corporel détenu et des salaires payés par les multinationales américaines dans les paradis fiscaux depuis 1965, en fraction des profits, du capital et des salaires étrangers des multinationales américaines à l’étranger (c’est-à-dire en dehors des États-Unis). La ligne des profits montre que plus de la moitié des profits étrangers des multinationales américaines sont désormais comptabilisés dans les paradis fiscaux.

GRAPHIQUE 3  Le capital, les profits et les salaires des filiales américaines dans les paradis fiscaux (en % du capital, des profits et des salaires des filiales américaines à l'étranger)

Cependant, seulement 20 % environ du capital corporel déployé à l’étranger par les multinationales américaines le sont dans des paradis fiscaux. De plus, seulement 10 % de la masse salariale étrangère des multinationales américaines sont destinés aux travailleurs situés dans les paradis fiscaux. Par conséquent, la production réelle, incluant la recherche-développement, les services de conception ou les services de gestion, comptables et juridiques, ne se déplace pas substantiellement dans les paradis fiscaux, car de tels déplacements créeraient une importante masse salariale dans les paradis fiscaux, chose que l’on n’observe pas dans les données. Pour le dire simplement, les profits papier se déplacent dans les paradis fiscaux, alors que l’activité économique réelle, sous la forme de capital corporel réel et de travailleurs, s’y déplace beaucoup moins. Cet ensemble de résultats a eu un impact très important sur la littérature sur la fiscalité internationale. Cette dernière s'est focalisée sur les modèles de concurrence fiscale dans lesquels les pays réduisent leurs taux d'imposition pour se concurrencer pour l’activité économique réelle, alors que la réalité de la concurrence fiscale est que les pays sont en concurrence entre eux pour devenir le centre financier des profits papier.

Mesurer les hauts revenus et les grandes fortunes 

Le dernier volet des recherches de Zucman dont je parlerai concerne la mesure des hauts revenus et des grandes fortunes. En fin de compte, mesurer la richesse cachée et les profits transférés vise à mieux comprendre le patrimoine et les revenus des riches, ainsi que les impôts qu’ils paient réellement. Ce sont des questions d’une importance fondamentale dans toute société. 

Les inégalités de richesse 

Alors que de nombreuses sources d’information sont disponibles concernant les inégalités de revenus aux États-Unis, on en sait beaucoup moins sur le patrimoine. Après tout, les États-Unis n’ont pas (encore) d’impôt sur la fortune qui fournirait systématiquement de telles informations. Les listes des riches, comme Forbes 400, ainsi que les données de l’Enquête sur les finances des consommateurs nous ont indiqué que la concentration du patrimoine aux États-Unis avait augmenté, alors que les données sur l’impôt sur les successions suggèrent que ce n’était pas le cas. Saez et Zucman [2016] ont progressé sur cette question en appliquant une autre méthode d’estimation du patrimoine : la méthode de capitalisation des revenus. Nous en savons beaucoup sur les revenus du capital générés par le patrimoine, car ces revenus sont généralement imposables. La méthode de capitalisation cherche à déduire la richesse des revenus du capital. Dans sa forme la plus simple, la méthode suppose que le taux de rendement du patrimoine est uniforme au sein de chaque classe d’actifs. 

Étant donné que la concentration des flux de revenus du capital, tels que les dividendes, les plus-values, les intérêts ou les bénéfices des entreprises, ont fortement augmenté, la méthode de la capitalisation révèle que la richesse a également fortement augmenté au cours des dernières décennies. Le graphique 4 (reproduite à partir de l’article de Saez et Zucman, [2020a]) représente la part du patrimoine des 1 % les plus riches de l'économie américaine en utilisant la méthode de capitalisation depuis 1913 et la compare à la part de richesse des 1 % les plus riches d'après les comptes financiers distributionnels de la Réserve fédérale qui se basent sur des données de l’Enquête sur les finances des consommateurs depuis 1989 (avec de légers ajustements pour rendre les séries de la Fed directement comparables en termes de définition de la richesse et de la configuration familiale). Les deux séries indiquent une forte augmentation de la part du patrimoine des 1 % les plus riches : celle-ci passe d'environ 25 % vers 1980, un faible niveau de concentration des richesses par rapport aux normes historiques et internationales, à près de 40 % ces dernières années, un niveau très élevé pour une économie avancée dans un pays démocratique. Pour une étude récente sur les inégalités de richesse dans le temps et entre les pays, voir Saez et Zucman [2020b]. De toute évidence, la méthode de capitalisation nécessite de nombreuses hypothèses qui ont été débattues dans des travaux ultérieurs, ce qui a conduit à des estimations révisées et améliorées [Chancel et alii, 2022]. En particulier, Smith, Zidar et Zwick [2023] ont utilisé des données fiscales internes plus granulaires et des hypothèses alternatives, mais aboutissent en définitive à des résultats remarquablement similaires.

GRAPHIQUE 4 Part du patrimoine national détenue par les 1 % les plus riches aux Etats-Unis (en %)

Les inégalités de revenus 

Zucman a aussi contribué à la mesure des inégalités de revenus. Piketty et Saez (2003), à partir de statistiques fiscales individuelles, avaient constaté que la concentration des revenus déclarés a considérablement augmenté depuis les années 1970, comme le montre le graphique 5, à partir d’estimations mises à jour jusqu’en 2021 : la part de revenu déclarée des 1 % les plus riches a plus que doublé, passant de 8 % dans les années 1970 à plus de 20 % ces dernières années. La concentration des revenus déclarés a atteint un niveau record en 2021, avec une part du centile supérieur de 24 %, la forte reprise après la pandémie de COVID-19 ayant fait grimper les prix des actifs et les plus-values réalisées. Néanmoins, le revenu déclaré représente environ les deux tiers de l’ensemble du revenu national gagné par les résidents américains. Les profits non distribués des entreprises, les avantages sociaux des salariés tels que l'assurance maladie et l'évasion fiscale ne sont pas inclus dans les revenus déclarés. En outre, la part du revenu national provenant des comptes nationaux du revenu et du produit rapportés dans les données relatives à l’impôt sur le revenu des particuliers a diminué, passant de 70 % à la fin des années 1970 à environ 60 % ces dernières années [Saez et Zucman, 2020a]. L’écart est encore plus grand dans les données tirées d’enquêtes, telles que la Current Population Survey, qui ne rendent pas bien compte des revenus les plus élevés. Par conséquent, les mesures des inégalités qui utilisent les revenus déclarés ou les données d’enquête ne sont pas cohérentes avec les mesures macroéconomiques de la croissance économique.

Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Zucman [2018] ont lancé la "comptabilité nationale distributionnelle" (distributional national accounting), qui vise à répartir l’ensemble du revenu national entre les centiles de la répartition des revenus aux États-Unis. Le revenu national est conceptuellement la définition la plus large de tous les revenus économiques reçus par les résidents du pays. À partir des déclarations de revenus des particuliers, toutes les formes de revenus qui font partie du revenu national, mais qui ne sont pas incluses dans le revenu déclaré au fisc, sont imputées et ajoutées. Le graphique 5 représente la part correspondante avant impôt des 1 % les mieux rémunérés. La forme en U de l’évolution des inégalités de revenus au fil du temps persiste, mais elle est légèrement atténuée par rapport aux séries de revenus rapportés par Piketty et Saez [2003]. Depuis les années 1970, la part des 1 % les plus riches a encore doublé, passant d'environ 10 % du revenu national à environ 20 % ces dernières années. Il faut s’attendre à un effet modeste des revenus manquants sur les inégalités, étant donné que les revenus déclarés représentent encore environ les deux tiers du revenu national. Comme l’ont expliqué Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman [2019], il faudrait une égalisation extrême, et donc hautement irréaliste, des revenus non déclarés pour compenser l’augmentation visible et vraiment spectaculaire de la concentration des revenus déclarés illustrée avec le graphique 5. 

Le revenu national distributionnel peut être utilisé pour mesurer la façon par laquelle la croissance macroéconomique est répartie entre groupes de revenus. Pour l’économie américaine, ce qui ressort est le changement radical survenu depuis 1980. De la fin de la Seconde Guerre mondiale à 1980, la croissance des revenus a été à peu près la même dans chaque centile de la répartition des revenus, si ce n’est un peu plus faible pour le centile supérieur. La croissance économique soulevait véritablement tous les bateaux ; les taux de croissance macroéconomique nous indiquaient comment les revenus augmentaient tout du long de l’échelle économique. Mais depuis 1980, la croissance économique a été asymétrique : pratiquement aucun gain de revenus en termes réels pour les 50 % les plus pauvres, une solide croissance des revenus comparable au taux de croissance global ou supérieure à celui-ci pour les 10 % les plus riches, et une croissance énorme des revenus pour les 1 % les plus riches. Les comptes nationaux distributionnels peuvent également être utilisés pour considérer le revenu après impôts et transferts. L'expansion des transferts sous conditions de ressources a soutenu les groupes à faible revenu, mais la grande majorité de ce soutien est en nature, en particulier l'assurance maladie Medicaid et Medicare. Le revenu monétaire disponible des 50 % les plus pauvres n’a pas suivi le rythme de la croissance économique et a à peine augmenté en termes réels depuis 1980 [Saez et Zucman, 2020a]. Ces dernières années, les données montrent que les transferts exceptionnellement généreux de 2020 et 2021 liés à la pandémie de COVID-19 ont considérablement augmenté les revenus disponibles des 50 % les plus pauvres, mais seulement temporairement, la majeure partie de ce soutien supplémentaire ayant disparu début 2023. 

La méthodologie des comptes nationaux distributionnels a été appliquée à un large éventail de pays [Saez et Zucman, 2020b]. Elle a produit des séries sur les inégalités de revenus et de patrimoine qui sont également mises à la disposition du public dans un format accessible via la base de données du Laboratoire sur les inégalités mondiales, disponible en ligne, que Zucman a contribué à créer en tant que cofondateur. 

Conclusion 

Parce que le travail de Zucman a été si novateur et pertinent (en fait, il est au centre de bon nombre des débats de politique fiscale les plus controversés d’aujourd’hui), il n'a pas été sans susciter des crispations. Certains l’ont décrit comme dépeignant une vision exagérée des inégalités et de l’injustice fiscale. En réalité (et j’ai été témoin du processus), ce sont les données qui ont radicalisé Zucman, et non l’inverse. Il en va de même pour Thomas Piketty et pour moi : c’est la visibilité croissante de la montée des inégalités et de leurs coûts qui nous a amenés à envisager des solutions politiques plus ambitieuses. […]

Mais une autre forme de radicalisme est plus spécifique à Zucman. Piketty et moi avons commencé nos carrières de chercheurs avec des travaux théoriques bien ancrés dans le cadre néoclassique dominant, comme la théorie de la fiscalité optimale et les modèles d’économie politique, qui nous ont valu une grande adhésion de la part de la profession. Au cours de sa formation, Zucman a été davantage influencé par une autre tradition intellectuelle : celle des grands spécialistes britanniques des sciences sociales empiriques des siècles derniers, notamment Gregory King au dix-septième et au début du dix-huitième siècle, Charles Booth à la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle, Richard Stone au milieu du vingtième siècle et plus récemment Anthony Atkinson, qui voulaient utiliser les statistiques économiques pour comprendre (et réformer) la société, une tradition qui a prospéré bien avant l’économie néoclassique. Pour les questions qui intéressaient Zucman, il ne voyait pas la nécessité de s’encombrer du poids de l’appareil néoclassique. Son approche méthodologique, renouant avec cette tradition britannique et l'appliquant aux questions d'actualité (comme l'arithmétique de l'évasion fiscale internationale et la montée de la concentration extrême des richesses) était radicale et risquée pour un universitaire moderne, mais aussi fructueuse : risquée, parce qu’elle a suscité la colère des économistes qui se sont sentis sur la défensive face à ce nouveau travail empirique qui contournait la théorisation dominante (ou pire, qui montrait que cette théorisation pouvait davantage obscurcir qu’éclairer la réalité) ; et fructueuse, car elle a permis à Zucman de voir des problèmes clés avec un regard neuf et de réaliser ainsi de véritables progrès. 

Mon collègue David Card, ancien médaillé Clark, a montré il y a longtemps que le salaire minimum ne réduit pas toujours l’emploi [Card et Krueger, 1994] et il a été mis au pilori par ceux qui ne pouvaient apparemment raisonner qu’en termes de marché du travail concurrentiel standard, où un tel résultat est impossible. David Card a été tellement blessé par cette expérience qu’il s’est juré de ne plus jamais travailler sur le salaire minimum. Zucman a suivi une stratégie différente. Il a écouté ses critiques et il a continué de s'engager dans de longs échanges et à intégrer des points opportuns [Saez et Zucman, 2020]. Ses séries de données sur le patrimoine offshore, le transfert de profits, les inégalités aux États-Unis et la richesse mondiale sont toutes régulièrement mises à jour, intégrant de nouvelles sources de données, des méthodologies raffinées et des enseignements tirés du corpus grandissant de travaux portant sur ces questions, une approche véritablement unique dans une profession cherchant davantage à publier des articles plutôt qu’à générer et actualiser des données et elle témoigne du sérieux de son approche. Ce travail révolutionnaire et méticuleux a changé la façon par laquelle la recherche économique est faite en montrant qu’une mesure précise de questions importantes mais complexes peut avoir un impact important. Il a déjà inspiré de nombreux jeunes chercheurs à suivre ses traces et il en inspirera sans aucun doute bien d’autres. » 

Emmanuel Saez, « Gabriel Zucman: Winner of the 2023 Clark medal », in Journal of Economic Perspectives, vol. 38, n° 2, 2024. Traduit par Martin Anota 

 

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ZUCMAN, Gabriel (2013), La Richesse Cachée des Nations : Enquête sur les Paradis Fiscaux, Le Seuil. 

ZUCMAN, Gabriel (2014), « Taxing across borders: Tracking personal wealth and corporate profits », in Journal of Economic Perspectives, vol. 28, n° 4. 

ZUCMAN, Gabriel (2007), « Quelle fiscalité pour quels objectifs? », in Regards croisés sur l’économie, n° 1.

ZUCMAN, Gabriel (2008), « Do high-earners flee the wealth tax? An estimation over the 1995–2006 period », Paris School of Economics, mémoire de master.

 

Aller plus loin sur l'évasion fiscale et la fiscalité internationale :

« Petite cartographie de l’évasion fiscale »  

« Evasion fiscale et inégalités de richesse » 

« Qui place sa richesse dans les paradis fiscaux ? » 

« Les profits perdus des nations » 

« Le privilège (fiscal) exorbitant des Etats-Unis » 

« L’explosion des profits transférés dans les paradis fiscaux » 

« La mondialisation a-t-elle affecté la taxation du travail et du capital ? » 

 

... sur les inégalités de revenu et de patrimoine :

« Le retour du capital » 

« Comment la répartition du patrimoine a-t-elle changé depuis un siècle aux Etats-Unis ? » 

« Comment les inégalités de revenu ont évolué depuis un siècle aux Etats-Unis ? » 

« Etats-Unis : le triomphe de l'inégalité » 

« Comment ont évolué les répartitions nationales du revenu et du patrimoine depuis un siècle ? » 

« Les inégalités de richesse dans le monde »